Tag: colonisation

  • La francophonie patrimoine universel ou françafrique par d’autres moyens ?

    Chems Eddine Chitour*

    «Passionnée, étais-je à vingt ans, par la stature d’Averroes, cet Ibn Rochd andalou de génie dont l’audace de la pensée a revivifié l’héritage occidental, mais alors que j’avais appris au collège l’anglais, le latin et le grec, comme je demandais en vain à perfectionner mon arabe classique” Assia Djebbar de l’Académie française(…) j’ai dû restreindre mon ambition en me résignant à devenir historienne, En ce sens, le monolinguisme français, institué en Algérie coloniale, tendant à dévaluer nos langues maternelles, nous poussa encore davantage à la quête des origines ».
    Assia Djebbar de l’Académie française

    La ministre ruandaise Louise Mushikiwabo a été intronisée par « consensus » comme la nouvelle secrétaire générale, Michaelle Jean la secrétaire générale sortante n’a même pas pu défendre son bilan. La Francophonie est entre les mains d’un petit pays anglophone qui a supprimé le français de l’enseignement ! De plus , il ne brille pas sur le chapitre des droits de l’homme ou de l’alternance. Voilà pour la politique et ses desseins impénétrables !

    Qu’est ce que la francophonie ?

    Le terme francophonie désigne l’ensemble des gouvernements, pays ou instances officielles qui ont en commun l’usage du français dans leurs travaux ou leurs échanges. La carte de la francophonie se confond largement avec celle de l’expansion coloniale française. Dès le début des années 1960, des chefs d’État, des anciennes colonies françaises, comme le Sénégalais Léopold Senghor,- l’agrégé de grammaire- proposent de regrouper les pays nouvellement indépendants, désireux de poursuivre avec la France des relations fondées sur des affinités culturelles et linguistiques.

    La Francophonie naît officiellement en 1970, à la conférence de Niamey. La francophonie est elle seulement au nom de la realpolitik, une continuation de la Franceafrique ? Ou est-ce, aussi un vecteur culturel universel qui paradoxalement ferme la porte à celles et ceux qui maîtrisent de loin la langue de Voltaire au profit , de pays qui n’ont qu’un lointain rapport avec le français .

    Abdelkader Kherfouche écrit à ce propos Au cours d’un point de presse organisé au musée copte du Caire le 18 avril, François Hollande a déclaré : « La francophonie n’est pas un cadeau simplement de ceux qui parlent français. La francophonie c’est un combat, un combat pour des valeurs, un combat pour la culture, un combat pour la diversité » Les mots qu’utilise le président ne sont pas sans rappeler la rhétorique qu’employaient les élites françaises du XIXe siècle pour justifier la colonisation. La langue française, la langue d’une nation civilisée pour faire sortir le colonisé de sa barbarie primitive, la langue française comme un don « humanitaire et civilisateur » pour reprendre la formule de Jules Ferry. Comme le rappelle l’écrivaine algérienne d’expression française, ce n’est pas par les œuvres de Pierre de Ronsard ou de Jean Racine que les Algériens sont entrés dans la langue française, c’est la langue française qui est entrée par effraction en Algérie () La langue française était un outil au service de la colonisation. Une partie des colonisés était formée en français,« la langue des autres, celle des colonisateurs, ses maîtres », la langue de l’école coloniale : Le français donc, celui de l’école, celui de « nos ancêtres, les Gaulois », or ils n’étaient pas « nos ancêtres », et ils n’étaient pas Gaulois ! Mes, nos ancêtres parlaient, ou criaient, ou chantaient en arabe, en berbère, en Ma grand-mère, en arabe, racontait aux enfants autour d’elle, la guerre, les otages, l’incendie des oliviers, à la zaouïa. À l’école française, l’institutrice venue de France racontait Charlemagne, et même Charles Martel à Poitiers confie Assia Djebar dans un poème »(1).

    Les «défenseurs grincheux» du français

    C’est un fait, et de l’avis de plusieurs spécialistes, la langue française perd du terrain dans le domaine scientifique «l’usage du français dans les sciences tombe en désuétude, la moitié des publications scientifiques est en anglais, seulement 7% en français. Aux Nations unies, le français bataille pour garder son rang: aujourd’hui, seulement 14% des discours sont tenus en français, plus de la moitié le sont en anglais. L’écart entre les deux langues se creuse aussi à l’Union européenne, notamment dans la rédaction des rapports de la Commission, et ce phénomène s’est accentué depuis l’entrée des dix nouveaux pays membres qui parlent plutôt l’anglais. La domination de l’anglais sur les ondes, est aussi avérée. (2)

    Promouvoir la francophonie en parlant anglais, le paradoxe n’a pas manqué d’irriter les inconditionnels de la langue française . Après l’injonction vaine en son temps, de Jaques Toubon à parler français, après le prix de la carpette, décernée à ceux qui parlent anglais : « un organisme québécois de défense de la langue française a décerné dimanche un «prix citron» au président français Emmanuel Macron pour des propos défendant son usage occasionnel de l’anglais sur la scène internationale. L’organisme culturel «Impératif français» a choisi le président Macron pour avoir, créé en 1975, Impératif français se décrit comme un «oranisme voué à la promotion de la langue française, de la culture d’expression française et de la francophonie.» Lors de la visite à Paris début mars du Premier ministre québécois, le président Macron avait déclaré ne pas faire partie «des défenseurs grincheux» de la langue française, égratignant au passage les tenants d’une stricte prééminence du français. «lors de la visite du Premier ministre du Québec Philippe Couillard, déclaré vouloir renouveler le logiciel’ de la francophonie en s’inspirant de l’exemple nord-américain’ selon lequel parler l’anglais renforce la francophonie’! Ouf!», écrit cet organisme sur son site ». (3)

    La francophonie et l’arabophonie

    On pourrait se demander pourquoi l’Algérie veut prendre la défense de la langue arabe en France en lieu et place de plusieurs pays arabes qui sont dans la francophonie. Pourtant l’un des vecteurs de l’acculturation croisée, en l’occurrence la langue arabe , perd elle aussi du terrain en France. Ce que dit Assia Djebbar est important, en ce sens que la langue arabe est consubstantielle de notre personnalité. L’enseignement de la langue arabe est ancien sur le territoire français. Il remonte à l’époque de François 1er. L’agrégation d’arabe fut créée en 1905. A l’époque, l’enseignement de l’arabe était essentiellement lié au phénomène colonial. Durant la période coloniale, la politique «intégro-assimilationniste» de la puissance coloniale fut en grande partie menée contre la langue arabe. Après la décolonisation, la langue arabe continua d’être enseignée et en 1975 le Capes d’arabe fut créé. Depuis, l’arabe semble appelé à connaître un déclin inéluctable. En 2005, la session du Capes d’arabe a été supprimée Pourtant, la langue arabe ne peut pas être considérée comme une langue «rare» puisqu’elle est parlée par plus de 250 millions d’individus dans le monde et qu’elle est la langue officielle de plus de vingt pays (.. 😉 L’éducation nationale en France considère que l’arabe est une langue étrangère alors qu’elle fait partie intégrante du patrimoine culturel de millions de Français. Elle est usitée dans les familles, dans les cages d’escaliers, dans les quartiers. Elle domine dans les banlieues, dans les prisons. Pourtant, elle n’est pas enseignée à l’école primaire, elle est marginalisée au lycée. L’arabe en France est la langue des sous-scolarisés et des savants.»(3)

    Etat des lieux de l’usage du français en Algérie

    Avant 1962 l’enseignement du français à dose homéopathique faisait que les Algériens étaient des voleurs de feu selon l’élégante expression de Jean Amrouche. Ce fut pour nous la la langue du roumi mais aussi la langue pain On dit que les Algériens sont comme monsieur Jourdain ils font de la prose sans le savoir, ils «font de la francophonie» sans le savoir. Ils contribuent efficacement au rayonnement de la langue française sans y émarger ou attendre un quelconque subside. Les Algériens font autant pour la diffusion de la langue française -belle langue au demeurant- que plusieurs pays faisant partie de la liste des pays francophones sans plus mais qui, au premier vent défavorable, tournent casaque, comme c’est le cas des pays de l’Est ou des pays anglophones. L’usage du français véritable butin de guerre pour Kateb Yacine que nous avons préservé sans réciprocité est quotidien. C’est un lieu commun que de dire que l’Algérie est le deuxième pays francophone. Qu’est-ce que cela veut dire au juste? C’est d’abord l’enseignement du français depuis l’indépendance d’une façon intensive avec des fortunes diverses mais tout de même déterminée à telle enseigne qu’il y avait à l’indépendance moins de cent mille francophones- il y a de nos jours plus de 12 millions – d’autres sources parlent d’un tiers des Algériens- qui, d’une façon ou d’une autre, parlent le français de Voltaire . C’est le rai, le cinéma Ce sont des centaines de mots arabes notamment algériens qui sont passés dans la cagnotte de la langue française..

    La génération de l’indépendance qui a été acculturée à son corps défendant s’était faite un point d’honneur d’être partout autant que possible malgré tous les obstacles, à l’école ou au lycée, la première notamment en orthographe et en mathématiques. En discutant avec des collègues universitaires français il m’est arrivé de les reprendre gentiment quand ils se prenaient les pieds dans des subjonctifs pas commodes. J’étais étonné de leurs « insuffisances » et ils étaient étonnés de constater que l’enseignant des sciences dures, paléo-bougnoule que j’étais, venu du plus profond du bled se permettait de leur apprendre la fameuse poésie de Malherbes : « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses l’espace d’un matin » ou encore la belle poésie la ballade des pendus de François Villon Nous sommes à nous demander, en le paraphrasant mais où est la langue d’antan ? La Révolution de 1789 nous a accompagnés par le vent de liberté qu’elle avait déclenché. Bien plus tard au collège nous récitions le Chant des Partisans pendant que les valeureux moudjahid se battaient pour arracher l’indépendance du pays . Bref tout a été fait par le pouvoir colonial pour magnifier la langue française, l’histoire de France et faire apparaitre les indigènes que nous étions comme des êtres in-civilisés. Il nous fallait cependant nous battre avec les armes de la colonisation pour avoir des chances d’émerger après un parcours du combattant à travers les interstices de tolérance du pouvoir colonial

    Les humains dit on ne sont pas seulement eux-mêmes , ils sont aussi le milieu où ils sont nés , le foyer ou la chaumière où ils ont appris à faire les premiers pas, les contes qu’ils ont entendus de leurs grands-mères, les poètes qu’ils ont lus les auteurs qui ont bercé leurs enfances au point de les mettre sur des piédestaux comme ce fut en l’occurrence les auteurs du Moyen âge au XIXe siècle qui ont bercé notre enfance, notamment décrits dans le Lagarde et Michard C’est enfin les instituteurs « ces hussards noirs de la République » Ces instituteurs, on ne le rendra jamais assez justice pour avoir traversé le no man’s land qui nous séparait des européens d’Algérie Ils nous ont appris outre le bon usage du français, le bel usage du français.

    La francophonie du XXIe siècle entre l’Algérie et la France

    La France apprécie-t-elle à sa juste mesure l’apport inconditionnel des millions d’Algériennes et d’Algériens qui, qu’on le veuille ou non, font plus pour la langue française que des dizaines de pays qui émargent au râtelier de la Francophonie ? Il faudra bien qu’un jour «on rende à César ce qui appartient à César», en reconnaissant à l’Algérie un rôle majeur dans la diffusion du français.

    C’est toute la littérature algérienne d’expression française, c’est une cinquantaine de quotidiens francophones, c’est 80% des vols des Algériens vers la France, c’est des milliards de dollars pour le tourisme c’est enfin le marché algérien qui fait que la France est le deuxième partenaire depuis l’indépendance malgré toutes les vicissitudes. Quand on parle français, on consomme français, on roule français et ceci malgré la mondialisation. De la même manière, la culture francophone est toujours prégnante, notamment dans la fonction publique que nous avons héritée pour le meilleur et pour le pire, la littérature, la musique, les arts plastiques, le cinéma, la mode vestimentaire.Bref le vécu au quotidien.

    Enfin, il ne faut pas cacher la réalité; des dizaines de milliers d’universitaires, ingénieurs, médecins s’installent en France, participant de ce fait au dynamisme scientifique de la France et ceci sans que la France n’ait déboursé un maravédi à l’Algérie qu’il faut rappeler et les normes de l’Unesco l’attestent, près de 100.000 dollars pour la formation d’un universitaire. Mieux encore, l’Algérie participe enfin à l’enrichissement de la langue française en y apportant de nouveaux mots qui ont été adoptés. Cette acculturation croisée est peut-être un signe que la vitalité d’une langue a besoin de sang exogène pour conjurer son dépérissement. Malgré cela, la France des arts, des armes et des lois selon du Bellay fait une sélection incompréhensible. Il nous parait qu’il est plus facile d’obtenir un visa commercial qu’un visa pour les intellectuels, notamment les enseignants.

    Tout d’abord et pour toutes les raisons, deuxième pays francophone, pays arabophone et amazighophone, l’Algérie ne peut pas et ne devrait pas de mon point de vue être traitée comme les autres pays pour ce qu’elle fait pour la langue française En tant qu’universitaires qui, pendant des dizaines d’années, avons enseigné en français, nous sommes nombreux à penser que la France doit développer une relation spéciale avec l’Algérie au nom de l’histoire des liens de sang tissés, du sang versé sans rapport dominant dominé mais avec une parole désarmée et une réelle volonté de faire un aggiornamento de notre histoire commune pour la reconnaissance du fait que la colonisation ne fut pas un long fleuve tranquille

    La « reconnaissance objective» de l’Algérie pour la France passe par la résolution des contentieux en premier lieu, la restitution sans condition des restes des patriotes algériens qui sont entreposés dans les musées de France et de Navarre, C’est aussi la mémoire constituée par toutes archives qui contribueront certainement à la sérénité des relations , c’est enfin cette diaspora trait d’union qui peut être un vecteur de stabilité et vivification de la langue dans une acculturation apaisée Un signe fort et symbolique serait celui de la mise en place d’une grande bibliothèque numérique qui contribuerai ce faisant à l’apaisement des mémoires, par la restitution sous une forme ou une autre des fonds d’archives .

    Souvenons nous ! Quand Mitterrand a inauguré la Bibliothèque d’Alexandrie, les députés égyptiens anglophones qui se sont fait traduire son discours l’ont acclamé debout Pour rappel il faut bien le dire que l’armée d’invasion a brûlé en 1837 la bibliothèque de Sidi Hammouda Constantine et comme rapporté par Adrien Berbrugger : « chaque soldat voulait avoir «son Coran» et que faute de bois, on allumait le feu avec les ouvrages. » .Dans le même ordre du plaidoyer il est utile de rappeler qu’un matin de juin 1962 , le cadeau de l’OAS a pris la forme d’un gigantesque incendie. Ce furent 600.000 ouvrages de la Bibliothèque d’Alger dont certains uniques, qui furent dévorés par le feu.

    Si on y ajoute la mise en place d’une présence culturelle digne de ce nom en France dans sa double dimension arabe et amazighe, rien ne s’opposerait alors de mon point de vue à l’acceptation par l’Algérie de donner la pleine mesure de son talent au sein de la Francophonie. Cependant et pour terminer la question qui se pose est la suivante : La francophonie devra t-elle continuer à être une sorte de « françafrique » par d’autres moyens ? Ou doit elle s’affranchir du passé pour aller vers l’universel ? De notre point de vue si elle veut perdurer la francophonie ne doit pas se départir de sa fonction culturelle qui devrait , sans condescendance, favoriser le dialogue des cultures qui peuvent s’exprimer en langue française tout en favorisant une altérité croisée par un accueil bienveillant des autres expressions linguistiques.

    Note

    1.Abdelkader Kherfouche http://orientxxi.info/magazine/l-heritage-colonial-de-la-francophonie,1356,1356

    2.Chems Eddine Chitour https://www.mondialisation.ca/francophonie-que-peut-faire-de-plus-lalgerie/5304176

    3.https://www.huffingtonpost.fr/2018/03/25/macron-recoit-un-prix-quebecois-parodique-pour-ses-propos-sur-la francophonie_a_23394921/?

    Professeur Chems Eddine Chitour

    Ecole Polytechnique Alger

    Source : Blog du Professeur Chitour

    Tags : Afrique, France, françafrique, Francophonie, coloniaslime, colonisation, exploitation, spoliation, pillage, ressources naturelles, 

  • La Françafrique est-elle enterrée?

    Hollande, la Françafrique et la crise !

    par Kamal Guerroua*

    La Françafrique est-elle enterrée? Le rêve de «l’Afrique sans la France», tel que conçu par l’intellectuel centrafricain Jean-Paul Ngoupandé dans un ouvrage portant le même nom (Albin Michel éditions, 2002) serait-il possible ? Il serait presque une utopie ou une chimère d’y croire.

    Et pourtant son annulation est l’une des trente propositions ayant permis à François Hollande d’accéder au palais de l’Elysée en mai 2012 ! En réalité, cette Afrique en pleine effervescence, militarisée à outrance, appauvrie et dessaisie de ses richesses est victime de ses contradictions historiques et la France y est liée tantôt par intérêt stratégique tantôt par esprit de grandeur et d’hégémonie sous couverture humanitaire. Les leaders des Etats africains postcoloniaux étaient, dès le sommet d’Addis-Abeba en 1963, lequel fut à l’origine de l’instauration de l’organisation de l’unité africaine (O.U.A), ancêtre de l’union africaine (U.A) actuelle très naïfs comme l’a bien analysé le Dr Tlemçani. Car, penser à une unité «formelle» sans une vision globale d’avenir ni un regard clairvoyant sur les rapports à entretenir avec l’ex-puissance colonisatrice est un saut dans l’inconnu. De même, ne pas résoudre les problèmes des frontières hérités de la période coloniale ni pouvoir désamorcer à temps les bombes à retardement des complexités ethniques, tribales et religieuses qui sapent le continent noir en cimentant la citoyenneté au cœur des naissants Etats-Nations fut une erreur fatale qui ne pardonne jamais en ces temps incertains de la mondialisation-laminoir. L’opération militaire Sangaris menée en décembre dernier par la France en Centrafrique en est un cas de figure qui prouve, à lui seul, la quadrature du cercle dans laquelle s’embourbent et les Etats africains et l’ancienne métropole.

    En effet, un pays comme la Centrafrique qui dort dans le ventre de l’Afrique, déstructuré, infesté par des milices armées jusqu’aux dents, gagné par des bisbilles ethniques, rongé par la rouille des pronunciamientos et des coups de force, sans aucune assise institutionnelle viable (armée et forces de l’ordre) est on ne peut plus un casse-tête troublant pour la métropole parisienne qui en avait fait, depuis l’ère de la décolonisation, avec la plupart des pays du Sahel, un point de mire et un terrain d’essai de ses stratégies d’influence dans la région. Bien que les réalités sociopolitiques africaines soient différentes les unes des autres, elles se rangent toutefois sous un dénominateur commun : l’instabilité politique. La Centrafrique en est une. Rien à avoir avec le spectre de la guerre malienne où le syndrome Sanogo, du nom de ce fameux capitaine ayant renversé par un coup d’Etat militaire le président Amadou Toumani Touré en mars 2012 compose, nonobstant tous les aléas, une équation aux contours bien gérables. Car, quoiqu’envahi dans sa partie nord par des groupuscules d’A.Q.M.I et des rebelles Touarègues d’ Azawad, le Mali reste relativement sécurisé dans sa partie sud. En plus, il dispose d’un semblant d’Etat sur lequel, le cas échéant, les forces françaises pourraient s’appuyer pour pousser dans ses derniers retranchements la nébuleuse intégriste. La curée anarchique des islamistes au nord fut, il est vrai, pour l’Hexagone le fil curseur pour une lecture objective des rebondissements pouvant avoir lieu bien après. A proprement parler, l’opération ” Serval “, en dépit de sa complexité pratique (les forces françaises ont mené des attaques du type asymétrique sans ennemi réellement identifiable sur le terrain), s’est avérée, à la longue, tactiquement jouable (objectifs clairs, soutien citoyen), politiquement justifiable (combattre l’intégrisme), et pratiquement explicable même si elle s’est déclenchée dans le sillage de l’intervention critiquée de Nicolas Sarkozy en Libye contre les milices d’El-Gueddafi dans le contexte fort confus du printemps arabe. Laquelle opération a, du reste, donné à l’époque une impression de “replay de scénarios interventionnistes aux relents néocolonialistes”. En revanche, le cas de la Centrafrique est problématique, l’opération militaire ” Sangaris ” est une plongée dans le chaos, l’opinion publique hexagonale n’y distingue pas clairement les belligérants. Les rebelles de Séléka, ces guerriers déjà invétérés au Darfour (Soudan) et au Tchad (20 000 éléments environ) qui ont mis à la porte fin mars un certain François Bozizé, lâché, atrophié, peu ou prou estimé, encore moins soutenu par l’Elysée n’affichent pas, quant à eux, un profil bien discernable (coalition de factions hétéroclites).

    En fait, ceux-ci furent déjà aux portes de la capitale Bangui dès le début mars sans que l’U.A ou la France ne bougent le petit doigt. Bozizé aux abois a beau crier au secours, à l’Elysée pas âme qui vive, ses murs n’ont cette fois-ci, paraît-il, pas d’oreilles ! Hollande boude, raccroche ! Peine perdue pour le leader centrafricain puisque le locataire de l’Elysée n’est pas du tout prêt à se scinder en deux fronts (Mali et Centrafrique). En plus, en ce moment très dur des vaches maigres, la France craint les folies budgétaires, se serre la ceinture et le président ” normal ” a d’autres chats à fouetter : un front social sur le qui-vive, le chômage massif (en effet, une simple annonce par le gouvernement de Jean-Marc Ayrault d’une inversion de la courbe du chômage 20 500 de demandeurs d’emploi en moins au mois d’octobre dernier a emballé, chose étonnante, médias et classe politique compris), la crise des banlieues (le climat d’insécurité et les règlements de compte à Marseille), la montée dans les sondages du front national de Marine le Pen en perspective des municipales et des européennes prochaines ainsi que, cerise sur le gâteau, une impopularité présidentielle inquiétante qui fait tache de l’huile, du jamais-vu dans l’historique de la V république! La seule solution d’urgence à portée de main : temporiser, tergiverser, attendre que le brouillard se dissipe pour y voir clair. Bref, gagner du temps ! Une rengaine peu commode devenue style de gouvernance chez Hollande. Cinq mois plus tard, la situation est allée de mal en pis, Bangui suffoque sous la violence. Mise à sac, pillée, vandalisée, elle s’est transformée en un théâtre de lynchages publics, de tueries et de conflits confessionnels entre chrétiens et musulmans.

    L’Etat centrafricain ou ce qui en reste est à terre, Bozizé prend la fuite, le désordre y règne ! La France des ” droits de l’homme ” ne peut pas se taire, elle est là pour assumer sa responsabilité historique et renouer avec cette vieillotte politique de la Françafrique. Intervenir pour des raisons humanitaires est plus qu’une obligation, c’est un devoir ! En chef guerrier, Hollande tranche cette fois-ci, retrousse les manches et mobilise les troupes. Mais avant de s’y aventurer, un point d’orgue est nécessaire : il va falloir convaincre une opinion publique sceptique, peu enthousiaste et, plus qui est, touchée par les effets de la crise de l’urgence et du bien-fondé d’une telle campagne militaire. Avantage de taille à son actif, le président français bénéficie du soutien inconditionnel de toute la classe politique. Reste à déterminer toutefois le coût de la guerre, sa durée, ses implications et ses retombées immédiates puisque même sous mandat de l’O.N.U, l’intervention n’attire pas grand monde, les pays européens et les alliés stratégiques (Etats Unis et Angleterre) se contentent de regarder le spectacle depuis les tribunes alors que l’armée française est au front : première moisson de la guerre, deux soldats tués le 10 décembre dernier mais à côté de ce décompte macabre, le président Obama fait un clin d’œil généreux à Paris et touche au porte-monnaie : 60 millions de dollars sont alloués à l’opération par l’Oncle Sam qui s’ajoutent aux 40 millions du mois de novembre dernier.

    Du retour des obsèques de Mandela , Hollande fait escale en Centrafrique, rend hommage aux deux soldats tués et rencontre le vice-président Michel Djotodia, chef des rebelles de sélékas qui s’est autoproclamé président dès la chute de Bozizé. La réalité du terrain va de soi, une situation humanitaire qui laisse à désirer, un pays retourné en champ miné, à l’aspect d’un capharnaüm à ciel ouvert : le haut-commissariat aux réfugiés des nations unies (H.C.R) tire la sonnette d’alarme, environ 935 000 personnes sont déplacées et plus de 510 000 hébergées à la capitale. En conséquence de quoi, le rêve d’une intervention courte et sans grands frais s’évanouit, le ” timing ” qui a été fixé à 5 mois au départ pourrait bien se rallonger davantage. Dans l’espoir d’organiser des élections présidentielles avant 2015, les 1600 soldats français déployés, un nombre moins important par rapport au Mali (environ 4500) seraient confrontés selon beaucoup d’analystes à une configuration de terrain beaucoup plus complexe que celle au Nord du Mali. La guerre urbaine ou les guérillas des rues sont très difficiles à maîtriser, les missions de ratissage portent des risques majeurs, les rivalités interethniques nécessitent une présence pérenne. En ce sens, débusquer les milices qui sévissent dans un milieu quasiment tropical prend du temps et coûte des énergies et des moyens énormes. Ce qui contraste avec la topographie désertique du Mali, caractérisée par des étendues vastes et vides dans lesquelles les moindres agissements ou mouvements des djihadistes d’A.Q.M.I sont faciles à repérer. L’ennemi à abattre serait plus efficace dans les broussailles que dans un désert. Une telle différence ne saurait qu’alourdir le bilan des pertes humaines (déjà 2 soldats tués le 10 décembre dernier comparativement au 7 tués depuis le 11 janvier au Mali), cependant, le ministre de la défense Jean-Yves le-Drian relativise ce tableau pessimiste et renvoie ses détracteurs aux faux pronostics déjà projetés avant la guerre au Mali. Une première grande tâche se profile : les milices devraient être désarmées et démantelées. Compter sur la mission internationale de soutien à la Centrafrique (M.I.S.C.A) serait sans effet immédiat. Peu pointé du doigt que dans l’opération ” Serval “, Hollande craint l’enlisement dans le bourbier centrafricain, c’est une guerre intestine inextricablement confuse qui non seulement appelle à ” une pacification ” d’urgence mais aussi et surtout à une restrucuration voire à une refondation d’un Etat déficitaire, la mise en place de mécanismes de gouvernance démocratiques efficaces et la garantie de l’alternance, un long chemin ! L’enjeu est d’autant plus colossal que l’U.A devrait, elle aussi, s’engager sur le fond du problème. C’est en vérité la mission que devraient s’assigner déjà au départ les démocraties occidentales avant que le feu prenne racine dans la maison africaine!

    Au travers le prisme des exemples ivoirien avec Gbagbo, malien et centrafricain pour n’en citer que trois de ces dernières années, l’Afrique a donné l’image peu reluisante d’un continent sous tutelle, défait, incohérent, incapable de se prendre en charge, assurer sa sécurité et venir en aide à des populations au bord du désespoir. Or, la mémoire d’un géant comme Mandela (1918-2013) est là vivante, féconde et jaillissante pour confirmer que les africains sont aussi des artisans de miracles ! Aujourd’hui, la leçon à retenir des bouleversements du monde est que les leaders africains ne peuvent guère s’attendre à ce que des panacées universelles viennent de l’extra-muros, d’amples priorités doivent être accordées au développement national, à la relève intergénérationnelle et à la démocratie participative ! Par ailleurs, sur le plan médiatique, toutes les épithètes tombent d’un seul coup : génocide, tragédie, chaos. D’un côté, on assimile le Centrafrique au Mali, d’un autre, on y voit le fantôme du génocide interethnique du Rwanda entre les hutu et les tutsi qui date de 1994. Un conflit que, il faut bien le rappeler, la France s’était peu engagée à résoudre. Le Centrafrique est un pays anéanti qu’il faudrait ressusciter de ses cendres et remettre en ordre afin de permettre aux deux communautés chrétiennes et musulmanes de vivre en osmose, ce qui prendrait peut-être beaucoup plus du temps qu’il n’y paraît à priori. Et sûrement qui dit temps, dit logistique, moyens financiers, plans à moyen et à long terme. Comment réunir tous ces ingrédients alors qu’à l’autre bout du miroir, l’orthodoxie libérale a du mal à s’enraciner dans une France accrochée au social et aux idéaux de l’Etat-providence, où les réformes ne mènent pas nécessairement aux réussites économiques, où les ondes du tourbillon de la zone euro commencent à s’y faire ressentir. La majorité de gauche au pouvoir fissurée et déchirée en interne est tenue à la gorge par l’imminence des échéances électorales où elle n’attend pas vraiment récolter l’assentiment populaire dans une France qui, effets de crise obligent, ” se droitise ” davantage, et où les slogans ” lepinistes ” gagnent sérieusement du terrain. Profitant de cette aubaine, Sarkozy tente ” un come-back ” discret après le non-lieu obtenu in extremis dans l’affaire d’ ” abus de faiblesse ” concernant la milliardaire Bettencourt. Dernièrement même, il a posé devant Hollande au stade de Soweto en Afrique du Sud et a multiplié des allusions et des déclarations à l’emporte-pièce à l’encontre des cadres de l’U.M.P (union pour le mouvement populaire), formation plus que jamais divisée (Copé-Fillon) sur fond de l’échéance présidentielle de 2017 ! A l’extrême, Jean-Luc Mélenchon, le leader du front de gauche crie, quant à lui, du haut de son piédestal d’eurosceptique et d’activiste anti-capitaliste convaincu sur tous les toits son ras-le-bol en galvanisant les foules pour l’avènement d’une VI république et aussi pour une révolution fiscale où les pauvres auront pleinement leur place. Sans l’ombre d’un doute, sous une grille de lecture semblable, la guerre en Centrafrique est une boîte à fantasmes mais aussi une source de bien mauvaises surprises dont il faudrait bien savoir pour la gauche hexagonale en tirer les dividendes à moindres frais. L’héritage colonial de la Françafrique, quoique avantageux à bien des égards pour l’ex-puissance coloniale, pèse d’un poids lourd sur une réalité française faite aujourd’hui de crispations, d’austérité et de polémiques. Serait-ce alors le début de la fin de la Françafrique?

    * universitaire

    Source : Le Quotidien d’Oran

    Tags : Afrique, France, françafrique, impot colonial, spoliation, pillage, colonialisme, colonisation, 

  • Le véritable mal de la Guadeloupe

    Le mal dont souffre la Guadeloupe, n’est pas la covid-19 mais le colonialisme.

    Si le peuple guadeloupéen était maître de ses frontières et de ses terres, il aurait pu prendre des mesures aussi strictes que la Barbade ou la Dominique et ne serait pas dans la situation actuelle.

    Des années qu’on endoctrine nos frères dans un nationalisme français stupide qui voudrait les faire remercier la France d’être encore colonisés pour finir sacrifiés sur l’autel du tourisme national! Que dieu et les ancêtres veillent sur eux et Vive la lutte independentiste guadeloupéenne.

    Source : La Question Noire

    Tags : France, Guadeloupe, colonialisme, colonisation, esclavage, exploitation, indépendance, liberté, lutte,

  • M. Macron, rendez-nous Baba Merzoug !

    Pour récupérer notre patrimoine historique, faisons tonner les canons !

    Par Noureddine Khelassi

    Ce n’est pas encore la réconciliation historique franco-algérienne moyennant le salut au canon, loin s’en faut ! Les relations entre l’ex-puissance coloniale et son ancienne colonie émancipée depuis 1962 traversent de nouveau une sérieuse zone de turbulences ! La récente campagne médiatique menée en France par des organes publics, en dehors de toute connexion éditoriale logique avec l’actualité, a en effet eu en Algérie l’effet de l’essence que l’on jette, délibérément ou pas, sur des braises toujours ardentes sous la cendre de la mémoire coloniale.

    C’est que, cinquante-huit ans après l’indépendance, le passé colonial ne passe pas alors même que les relations entre l’ancienne puissance coloniale et sa colonie libérée suivent une courbe d’évolution en ligne sinusoïdale ! Une relation bilatérale portée par des intérêts pas toujours mutuellement bien compris. Des rapports fortement indexés sur la mémoire coloniale.

    L’anamnèse coloniale est à la fois une donnée de base et une variable d’ajustement dans l’histoire de la relation franco-algérienne. Tandis que les contentieux divers se nourrissent aussi de la mémoire du passé douloureux dont l’Algérie et la France n’ont pas encore fait le solde de tout compte, à l’image des deux anciennes puissances ennemies historiques que sont Paris et Berlin. Dans la panière riche des litiges bilatéraux, figure en bonne place le mythique canon algérois Baba Merzoug qui fut une terreur militaire des siècles durant en Méditerranée sous domination de la Régence d’Alger.

    Dans les annales historiques de la Régence ottomane, il s’agit de cette pièce d’artillerie, unique en son genre, que la France officielle garde par devers elle et refuse obstinément de restituer à l’Algérie. La préfecture maritime de Brest n’envisage toujours pas de se séparer du célèbre canon. Et elle le répète à chaque fois : «Nous n’avons reçu à ce jour aucune demande officielle concernant le canon La Consulaire», ainsi baptisé par les Français, lors de la prise d’Alger, le 5 juillet 1830. Baba Merzoug est toujours planté au milieu d’un parking de la zone militaire du port de Brest. Son retour à l’Amirauté d’Alger, son ancien lieu d’accueil, n’est pas pour demain.
    Le combat pour sa restitution, mené sans tambour ni trompette, par un comité ad hoc, créé en 1999 par le défunt historien algérois Abdelkrim Babaci, non sans discrétion, n’a jamais abouti.

    Baba Merzoug, le père fortuné des Algérois qu’il protégeait en leur apportant chance et baraka, est, par certains aspects, avant d’être le combat de militants algériens de la mémoire, une histoire singulièrement bretonne. Le célèbre canon fut en effet transféré dans la capitale du Finistère par Victor-Guy Duperré, amiral en chef breton de la marine coloniale. En juillet 1830, dès les premiers jours de la chute d’Alger, le fameux canon est saisi et expédié comme précieux trophée de guerre à Brest, pour être installé dans l’arsenal militaire de la ville. «C’est la part de prise à laquelle l’armée attache le plus grand prix», écrit-il alors.

    Un autre Breton, homme d’affaires de son état, milite activement depuis 2003 pour sa restitution à l’Algérie. Encouragé par le précédent du sceau du dey Hussein, remis par le président Jacques Chirac à son homologue Abdelaziz Bouteflika, Domingo Friand, passionné d’histoire, humaniste et altruiste s’il en est, a mené une campagne assidue en faveur du retour de Baba Merzoug à Alger. Il a souhaité que le canon, érigé à l’affût et à la verticale, soit transféré aux autorités algériennes. Il a promis alors une cérémonie œcuménique à Alger, avec un imam et un évêque, «en mémoire des victimes de la colonisation et en lieu et place du traité d’amitié franco-algérien qui n’a jamais été signé». Militant de l’ancienne UMP, parti du président Nicolas Sarkozy, Domingo Friand a d’abord plaidé la cause de Baba Merzoug auprès de la députée UMP du Finistère Marcelle Ramonet, qui a notamment évoqué l’affaire, en 2004, avec Alain Juppé alors ministre des Affaires étrangères. La députée a ensuite transmis le dossier à la ministre de la Défense de l’époque, Michelle Alliot-Marie, en mars 2005. Cette cacique de l’UMP a vite opposé un refus, certes poli, mais qui exhalait un parfum de la loi scélérate de février 2005 glorifiant la colonisation : «Ce canon fait partie intégrante de notre patrimoine historique de la défense (…). De plus, le personnel de la marine manifeste un attachement particulier à ce monument qui commémore la participation des marins à un épisode glorieux de l’histoire de nos armées.»

    Baba Merzoug avant la Grosse Bertha

    L’homme d’affaires breton a réussi par ailleurs, miraculeusement, à susciter l’intérêt de l’ambassade d’Algérie à Paris. Cette dernière a transmis le dossier au ministère de la Culture à Alger, tandis que l’Élysée «ne se dit pas opposé à une restitution, sous la forme d’un prêt à long terme».
    Un bail emphytéotique gracieux et susceptible de renouvellement.
    Le tenace Breton semblait s’inscrire dans l’esprit d’une pétition d’anciens officiers de l’armée coloniale qui, en 1912, réclamaient déjà le retour au bercail de Baba Merzoug.

    Invité de la chaîne publique française TV5 Monde, Yves Bonnet, patron de l’ex-DST de 1982 à 1985, a déclaré qu’il a écrit à Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, pour lui demander de remettre à l’Algérie Baba Merzoug. L’ex-député, ami de l’Algérie assumé et président du Centre international de recherches et d’études sur le terrorisme et l’aide aux victimes du terrorisme (Ciret-AVT), a encore dit que ce serait de la part de l’ancien ministre de la Défense un «geste d’amitié» envers les Algériens dont «c’est le bien historique ».

    Un autre ami de l’Algérie, Jean-Pierre Chevènement (ministre de la Défense, ministre de l’Intérieur et de l’Éducation), invité à un colloque sur l’Émir Abdelkader, avait plaidé, quant à lui, pour la restitution des archives coloniales. Pour ce faire, Français et Algériens doivent, selon lui, «arriver à une conscience commune». Il a même soufflé une idée pratique aux autorités de son pays : «Rien n’empêche le partage des archives, on peut même les dupliquer.» Pour le papier, ça va, mais pour un canon de 12 tonnes de bronze tel Baba Merzoug, sorti de la fonderie Dar Ennahas en 1545, au cœur même de La Casbah, c’est un peu plus compliqué ! Comme les pouvoirs publics français ne peuvent réaliser une copie conforme de Baba Merzoug que leur marine a féminisé en le baptisant La Consulaire, s’offrait donc à eux une solution plus simple que la suggestion de M. Chevènement : le restituer tout simplement à qui de droit.

    Côté algérien, on sait que des amis de Baba Merzoug militent toujours pour sa restitution à l’Algérie, dans le cadre d’un comité pour le retour de ce «prisonnier de guerre». Ce comité va dans le sens de l’Histoire. Il sait que notamment Napoléon Bonaparte avait indûment subtilisé la célèbre statue d’Apollon qui se trouvait sur la place de Brandebourg à Berlin.

    Le monument a quand même fini par être remis à l’Allemagne. Le combat franco-algérien pour le rapatriement de Baba Merzoug fait sens car il tire sa substance de l’histoire de ce canon à nul autre pareil, jusqu’à l’invention par les Allemands de l’extraordinaire Grosse Bertha, utilisé pendant la Première Guerre mondiale.

    Son histoire propre est indissociable de celle de la Régence turque et de la colonisation de l’Algérie. Ainsi, après la reconquête d’Alger, consécutivement à la reprise du Penon aux Espagnols par Kheireddine Baba Arroudj, ce dernier, devenu souverain en 1529, entrevit la nécessité de fortifier la ville. Lui et son successeur Baba Hassan la dotent donc de forts et d’une série de puissantes batteries de marine. C’est grâce à ses travaux de génie qu’en 1541 Alger a repoussé l’impressionnante armada de Charles Quint, venu en personne récupérer ses «possessions» algériennes et venger l’humiliante défaite de sa marine, à Oran, face à Kheireddine.

    En 1542, pour célébrer la fin des travaux de fortification, Baba Hassan fait fabriquer un gigantesque canon par un fondeur vénitien, long de 6,25 mètres et d’une portée de 4,872 km – exceptionnelle pour l’époque. Cette pièce est baptisée affectueusement Baba Merzoug, père fortuné et protecteur béni de la rade et de la ville. Dirigé vers la Pointe Pescade, servi par quatre artilleurs et installé entre Bordj Essardine et Bord El Goumène (goumène = câbles, amarres, cordes), Baba Merzoug interdisait à l’époque à tout navire ennemi, quelle que soit sa puissance de feu, d’accéder à la rade d’Alger. Avec ses mille pièces d’artillerie, dont le canon en chef était Baba Merzoug, Alger avait mérité donc son surnom de Mahroussa. Dormez en paix braves gens, les canons algérois tirent au loin !

    Les Algériens, maîtres intraitables de la Méditerranée

    Plus d’un siècle plus tard, après avoir dicté aux Hollandais et aux Anglais des pactes de non-agression, les corsaires algériens deviennent les maîtres intraitables de la Méditerranée. Cette année-là, ils capturent une frégate française et vendent son commandant comme esclave sur l’actuelle place algéroise des Martyrs. Louis XIV, le Roi-Soleil, soucieux de rester en lumière, réagit en envoyant l’amiral Abraham Duquesne à la tête d’une expédition punitive d’une centaine de navires lourdement armés. Cette fois-ci, les marins français disposaient de bombes et de boulets incendiaires. Leur puissance de feu finit par contraindre le dey à demander un armistice et l’ouverture de négociations.

    L’intermédiaire français est alors le vicaire apostolique Levacher, désigné par le roi comme consul à Alger depuis 1671. Duquesne exige et obtient la libération de la plupart des captifs chrétiens. Mais c’était sans compter sur un certain Mezzo Morto, alias Hadj Hussein, riche renégat génois qui fomenta alors un complot politique, assassina Baba Hassan et ligua la population algéroise contre l’envahisseur français. L’amiral Duquesne reprend alors les bombardements. Mezzo Morto, devenu dey, inaugure en ces temps-là une méthode de représailles très expéditive et restée célèbre : le consul Levacher est introduit dans la bouche de Baba Merzoug avant que les artilleurs algériens ne fassent feu. C’est depuis ce jour que la marine française a donné le nom de La Consulaire à Baba Merzoug, en mémoire du diplomate pulvérisé.

    Après lui, d’autres captifs malchanceux subirent les mêmes foudres canonnières, et la terrifiante réputation de Baba Merzoug s’en trouva d’autant plus grandie. Finalement, l’amiral Duquesne rentra bredouille en France, et la marine française rumina sa défaite… jusqu’à la conquête de l’Algérie en 1830. Le 5 juillet de cette année, après la prise d’Alger, la plupart des canons sont fondus et transformés en francs nouveaux. Mais l’amiral en chef de l’armada française, Victor-Guy Duperré, lui, n’a pas oublié Baba Merzoug, le canon de l’amertume historique de la marine française. Il le fit donc transférer en Bretagne où il est érigé, à ce jour, en colonne votive dans l’arsenal de la ville militaire de Brest, au magasin général, Quai Tourville. Aujourd’hui, les promeneurs qui empruntent le pont de La Recouvrance peuvent distinguer en surplomb le canon planté au milieu d’un parking de la zone militaire.

    Les curieux découvriront alors un monument un peu piteux, l’affût recouvert d’un magma de plâtre jauni. Puis une grille rouillée autour d’un socle carré en marbre. Sur les côtés, des gravures de bronze commémorent l’histoire coloniale. Sur la plus réactionnaire de ces inscriptions, on peut lire : «L’Afrique délivrée, vivifiée, éclairée par les bienfaits de la France et de la civilisation.»

    Déjà, gravé dans le marbre de la condescendance coloniale, l’esprit du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy ! Tout aussi bien, la philosophie de la loi infâme de février 2005 glorifiant le fait colonial.

    Les huit canons des Invalides et les crânes du Muséum aussi !

    Le militant de la mémoire Belkacem Babaci avait bien reçu des promesses de l’Élysée, faites par un certain Claude Guéant, alors secrétaire général. Bien des années plus tard, et malgré ces promesses qui peuvent être des promesses de Gascon, les autorités françaises ne semblent guère davantage disposées à se séparer de Baba Merzoug. Elles rappellent à l’occasion, à qui veut bien les entendre, qu’il se dresse maintenant depuis des décennies dans l’enceinte de la base navale de Brest, qu’il figure même sur des cartes postales de la ville et que la marine de guerre française en a surtout fait une question d’honneur militaire et d’orgueil national. Et si, à propos d’honneur militaire algérien et d’orgueil national, de ce côté-ci de la Méditerranée, les amis de Babaci, en attendant un sursaut d’orgueil des pouvoirs publics algériens, demandent de nouveau aux autorités françaises la restitution de Baba Merzoug et d’autres canons de la marine algérienne ? À savoir, les huit couleuvrines en bronze gisant sur le sol, à l’entrée de l’esplanade de l’Hôtel des Invalides ? Le cas échéant, la fête serait plus complète car Baba Merzoug serait ainsi accompagné de huit «petits frères» d’armes.
    Mais, il ne faut pas rêver, et surtout ne pas croire aux promesses quand elles existent. Pour revoir un jour Baba Merzoug à Alger, là où il a craché des boulets de feu des siècles durant, il faut plutôt sortir les canons de la fermeté et du bon droit !

    Tonner, comme doivent le faire les autorités algériennes, présidence de la République et ministère de la Défense en tête. Sortir le gros calibre pour revendiquer sa restitution. Tonnerre de Brest, ce ne serait alors que justice que de rapatrier de cette ville grise et triste Baba Merzoug, père national affectueux, jadis dispensateur de baraka aux Algérois ! Bénis soient donc son tube et son affût exceptionnels !

    Gouvernement et présidence de la République devraient aligner les batteries d’artillerie diplomatique. Monter en première ligne pour ne pas laisser les militants de la mémoire tirer à blanc sur les réseaux sociaux, au même titre que des journalistes esseulés comme l’auteur de cet article, réduits à lancer des pétards mouillés. Que nos militaires, nos diplomates, nos politiques et nos journalistes sachent donc que des Français n’ont pas hésité à donner de la voix, chez eux, utilisant, tour à tour, les armes de la pétition et du lobbying pour inciter à rendre Baba Merzoug aux Algériens. Il en est ainsi de ces honorables officiers de l’armée française qui, déjà en 1912, ont signé une pétition réclamant sa restitution à ses primo-propriétaires. De même que cet homme d’affaires breton, Domingo Friand, qui a porté la question devant le président Jacques Chirac et au Parlement français, comme déjà signalé supra. En vain. Mais si les Français trouvent toujours dans la séquestration de Baba Merzoug une justification de la mémoire coloniale, les Algériens, eux, devraient inverser l’argument mémoriel pour revendiquer la récupération d’un canon qui fit tant de bien pour la défense d’Alger contre des vagues d’envahisseurs successifs. En son temps, le canon providentiel avait fait des étincelles en tirant à boulets d’enfer sur moult escadres ennemies.

    Il est vrai que les marins français maugréent sous le képi bicorne à l’idée qu’on puisse déboulonner un jour Baba Merzoug de son piédestal brestois. Soit. Mais si la marine française y voit encore quelque gloire militaire à préserver en s’appropriant encore indûment le canon mythique de l’ennemi d’hier, son maintien au cœur de l’Arsenal de Brest ne relève pourtant d’aucune fatalité historique. Tout bien mal acquis est condamné à revenir à ses légitimes propriétaires. C’est presque une fatalité historique.
    Ne pas oublier à ce propos que le président Chirac, exemple symbolique à méditer, a déjà restitué le sceau du dey Hussein, ce potentat émasculé qui a capitulé sans tirer un coup de canon, en juillet 1830. La France, d’autre part, n’a-t-elle pas rendu aux ennemis héréditaires allemands la statue d’Apollon que Napoléon Bonaparte leur avait volée comme un vulgaire chapardeur de poules ? Alors, pour Baba Merzoug, chargeons tous les canons possibles pour exiger son retour, mais aussi celui des huit couleuvrines du château parisien des Invalides et des crânes du Chérif Boubaghla, de Cheikh Bouziane et de Moussa Derkaoui, entre autres, conservés au Muséum d’histoire naturelle de Paris comme des curiosités anthropologiques.
    Plus que des canons ou des restes mortuaires prestigieux, ce sont là des corpuscules insécables et incessibles de la mémoire historique algérienne. Inaliénables, ad vitam aeternam. Alors, Monsieur le Président Macron, rendez-nous notre bien patrimonial spolié, rendez-nous notre père Baba Merzoug ! On ne vous en supplie guère, on vous l’exige !

    N. K.

    Le Soir d’Algérie, 4 juin 2020

    Tags : France, Algérie, colonisation, Macron,

  • Oeuvre positive et impôt colonial : Le credo des races qui se prétendent supérieures

                     

    «Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde» (Aimé                              Césaire, Discours sur le colonialisme)

    Encore une fois, l’actualité nous rattrape. Nous avons beau faire les civilisés en taisant nos douleurs ancestrales pour être politiquement corrects. Il n’empêche que ce vernis saute à la première réminiscence. Il s’agit cette fois d’un cri du cœur qui est celui du procès du colonialisme, encore et toujours. On apprend que 14 pays africains – les anciennes AOF et AEF fruit d’un imaginaire Empire français – ont été contraints par la France à payer l’impôt colonial pour les avantages de l’esclavage et de la colonisation. Nous voyons donc que la colonisation dans ce qu’elle a de positif comme oeuvre, n’est pas sortie de l’imaginaire délirant de quelques nostalgériques – nostalgiques de l’Algérie française- mais que la certitude d’appartenir à la race des seigneurs a un substrat plus profond.
    La double peine: massacres de masse et impôt colonial post-indépendance
    Il est pour le moins admis que le colon en fait, qui est venu tuer, piller, voler s’est enrichi honteusement – il n’est que de se souvenir du hold-up de la Casbah d’Alger- magistralement décrit par Pierre Péan – on y apprend en effet, que 200 millions de francs or ont été dérobés par les généraux de l’Armée d’Afrique qui eurent à se disputer le butin avec leurs troupiers, mais pas seulement, il y eut aussi des agioteurs qui s’enrichirent à vil prix, l’Algérie était à vendre et on dit que la richesse de la maison Sellière serait due en partie à la rapine du trésor d’Alger. On apprend par la même qu’il soumet à la double peine les anciennes colonies en leur demandant de rembourser les constructions réalisées pour son propre confort et qu”il revend au prix fort après usage.
    Dans cet ordre, Mawuna Remarque Koutonin écrit: «Le saviez-vous? 14 pays africains contraints par la France à payer l’impôt colonial pour les ´´avantages´´ de l’esclavage et de la colonisation. Le saviez-vous? Aujourd’hui encore, beaucoup de pays africains continuent de payer un impôt colonial en France, et ce malgré l’indépendance! (…) Lorsque Sékou Touré de Guinée décida en 1958 de sortir de l’Empire colonial français, et opta alors pour l’indépendance du pays, l’élite coloniale française à Paris s’est indignée, et dans un acte de fureur historique, demanda à son administration alors en place en Guinée de détruire, dans tout le pays, ce qui représentait, à leur yeux, les avantages de la colonisation français.» (1)
    «Trois mille Français quittèrent le pays, en prenant tous leurs biens et détruisant tout ce qui ne pouvait être déplacé: les écoles, les crèches, les bâtiments de l’administration publique furent détruits, les voitures, les livres, les médicaments, les instruments de l’institut de recherche, les tracteurs ont été écrasés et sabotés et les nourritures entreposées furent brûlées ou empoisonnées». (1)
    L’auteur nous apprend que les dirigeants de pays nouvellement indépendants ne pouvaient sortir des griffes de l’ancien colonisateur. Ils durent mettre en place une sorte de néo-colonialisme à distance sans les anciens colonisateurs: «Pour les pays nouvellement indépendant il fallut trouver des compromis avec la France. Sylvanus Olympio, le premier président de la République du Togo, un petit pays d’Afrique de l’Ouest, trouva une solution susceptible de calmer les Français: ne voulant pas continuer à subir une domination française, il refusa de signer le pacte de la colonisation proposé par De Gaulle, mais accepta en contrepartie de payer une dette annuelle à la France pour les soi-disant avantages obtenus lors de la colonisation française. Ce furent les seules conditions de la France pour ne pas détruire le pays avant de partir. Toutefois, le montant estimé par la France était si grand que le remboursement de la soi-disant «dette coloniale» était proche de 40% du budget du pays en 1963. Dès lors, la situation financière du Togo tout juste indépendant fut très instable, et afin de se sortir de cette situation, Olympio décida de sortir du système monétaire mis en place par la France coloniale le Fcfa (franc des colonies françaises d’Afrique), et créa la monnaie du pays. Le 13 Janvier 1963, trois jours après, qu’il ait commencé à imprimer les nouveaux billets, une escouade de soldats (soutenus par la France) s’empara et tua le premier président élu de l’Afrique indépendante: Olympio fut exécuté par un ex-Légionnaire français, le sergent de l’armée, Etienne Gnassingbé qui, au passage, reçut à ce moment une prime de 612 dollars de l’ambassade française locale pour le succès de sa mission.» (1)
    «En fait, au cours des 50 dernières années, un total de 67 coups d’Etat qui se sont passés dans 26 pays en Afrique, 16 de ces pays sont des ex- colonies françaises, ce qui signifie que 61% des coups d’Etat en Afrique ont été initiés dans d’anciennes colonies françaises. En ce moment même où j’écris cet article, 14 pays africains sont obligés par la France, à travers le pacte colonial, de mettre 85% de leurs réserves à la Banque centrale de France sous le contrôle du ministère des Finances français. Jusqu’à maintenant, en 2014, le Togo et environ 13 autres pays africains doivent encore payer la dette coloniale en France.»
    Le pacte de colonisation que l’on ne peut pas refuser
    Voici, conclut l’auteur, le bréviaire des 11 principales composantes de la poursuite du pacte de colonisation depuis les années 1950: Les pays nouvellement «indépendants» doivent payer pour l’infrastructure construite par la France dans le pays pendant la colonisation. Les pays africains doivent déposer leurs réserves monétaires nationales en France à la Banque centrale. En bref, plus de 80% des réserves de change de ces pays africains sont déposées dans les «comptes d’opérations» contrôlés par le Trésor français. La finalité reste: les pays africains n’ont pas accès à cet argent. La France leur permet d’accéder à seulement 15% de leur argent par an. S’ils ont besoin de plus, les pays africains doivent emprunter, à des taux commerciaux, sur les 65% de leur argent détenu au Trésor français. L’ancien président français, Jacques Chirac, a récemment parlé de l’argent des pays africains dans les banques en France. ´´Nous devons être honnêtes et reconnaître qu’une grande partie de l’argent dans nos banques vient précisément de l’exploitation du continent africain.» A titre de comparaison historique, la France a fait payer à Haïti l’équivalent moderne de 21 milliards de dollars de 1804 à 1947 (près d’un siècle et demi) pour les pertes causées aux marchands d’esclaves français suite à l’abolition de l’esclavage et à la libération des esclaves haïtiens.»
    En rançonnant la première République noire de 180 millions de Francs or, ramenés par la suite à 90 millions (17 milliards d’euros!) La grande fortune de la France vient en droite ligne du commerce triangulaire, l’esclavage. Les villes comme Nantes ont un passé tristement colonial dans le commerce du bois d’ébène. C’est le commerce des humains qui a permis de lancer l’industrialisation, les chantiers navals, l’acier. Sans l’esclavage, la France ne serait qu’un pays parmi les autres plus qu’un pays parmi d’autres.
    Le discours de Dakar symptomatique de l’appartenance à une race supérieure
    Relisons ensemble le discours de Dakar de Sarkozy du 26 juillet 2007, pour comprendre cette suffisance post-coloniale représentée par la «Françafrique», la France à fric dirions-nous pour être en phase avec la réalité du calvaire africain. Le président français déclare notamment que la colonisation fut une faute tout en estimant que le «drame de l’Afrique» vient du fait que «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès». (2)
    «Je ne suis pas venu, poursuit Nicolas Sarkozy, nier les fautes ni les crimes car il y a eu des fautes et il y a eu des crimes. Il y a eu la traite négrière, il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’homme, ce fut un crime contre l’humanité toute entière. (…) Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. (…) Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin (… ) Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire). (2)
    M. Sarkozy ne s’est jamais interrogé sur le fait que si les Africains, les Algériens, n’ont pas été brutalement envahis, pillés tués, perturbés dans leur identité, ils auraient peut-être rattrapé le train du progrès. La France a empêché par tous les moyens les Africains de rentrer dans l’Histoire.
    La révolte de 1871 en Algérie: meurtres, pillages, bagne et imposition de sanctions
    Un autre exemple des méfaits de la colonisation est celui qui a eu lieu en Algérie, sans être exhaustif, nous rapportons le tragique de l’insurrection de 1871 du bachagha Mokrani:
    «La répression lit-on est très sévère et se traduit, une fois matée l’insurrection, par des internements de plus de 200 et en Nouvelle-Calédonie (on parle des «Algériens du Pacifique») mais aussi par d’importantes confiscations de terres, qui ensuite ont obligé de nombreux Kabyles à s’expatrier. La Kabylie se vit infliger une amende de 36 millions de francs or. Meurtrie, plongée dans le dénuement le plus total, la population vécut alors une véritable tragédie, dont la mémoire fut transmise de génération en génération par la littérature et la poésie orale.» (3)
    «Malheureusement, le bilan des pertes algériennes en vies humaines ne cesse de s’alourdir depuis la fin de l’insurrection, pratiquement en juillet 1871. Cela explique la politique de la terre brûlée menée par les autorités coloniales qui ont recours à la liquidation physique pratiquée de sang-froid dans les douars et mechtas. Les peines prononcées dans les différentes phases des procès sont lourdes dans la mesure où la plupart des accusés sont condamnés à mort et la peine est exécutée pour bon nombre d’entre eux. Les autres ont vu leur peine commuée en détention à vie avec déportation comme Cheikh Al Haddad et son fils Aziz eu égard à leur rang: ils sont médaillés de la Légion d’honneur. Boumezrag est capturé, jugé et condamné à mort, mais verra sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité et sera déporté en Nouvelle-Calédonie. Boumezrag, Aziz et M’hand Al Haddad figurent parmi les quelque 500 Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie. Ils sont embarqués le 10 mars 1873 à bord des vaisseaux Calvados et de La Loire du port de Brest, en Bretagne. Après cinq mois de navigation, ils arrivent à Nouméa, la capitale de la Nouvelle-Calédonie, le 17 septembre de la même année. Des dizaines d’entre eux sont morts au cours du voyage, faute de nourriture et de soins. Le régime des déportés est des plus durs. Leurs bourreaux excellent dans l’art de l’asservissement et l’humiliation.» (3)
    «A cette insurrection essentiellement politique dans ses causes et dans ses grandes lignes, il aurait fallu une répression politique appliquée par le gouvernement, une répression ne s’inspirant que de la raison d’État, des intérêts de la colonisation et des nécessités du milieu indigène. Cette répression, indiquée dès les débuts par plusieurs officiers des affaires indigènes, aurait pu être: 1° – La déportation à vie, en Océanie, des unités familiales les plus compromises dans chacune des tribus insurgées. 2° – La confiscation des biens de ces familles. 3° – Une contribution de guerre payable en terre ou en argent et garantie jusqu’à complète libération par le séquestre apposé sur les terres des tribus compromises.»(3)
    «Ce furent, lit-on dans la même contribution, les tribunaux qui eurent la tâche ingrate de déterminer les peines encourues par les individus. De sorte que les mêmes gens furent traités, à la fois et simultanément, comme des belligérants vaincus, comme des sujets algériens, et comme des Français. Comme belligérants vaincus, ils se virent imposer par le gouverneur général, sur les propositions des chefs militaires, une amende de guerre de 36,582,298 francs, chiffre calculé d’après le nombre de fusils, le nombre de feux ou le quantum des impôts, et arbitrairement fixé en raison de la résistance faite à nos troupes ou même à nos agents administratifs: car, chose singulière et que personne ne releva. Cette contribution de guerre fut infligée à des tribus sahariennes et à des gens de l’Aorès et du Souf qui n’avaient jamais tiré un coup de fusil contre nous, mais qui étaient restés en état d’insoumission, quand personne n’était là pour les commander. Comme indigènes algériens, les insurgés furent frappés administrativement en vertu de la législation spéciale sur le séquestre, et ils durent payer, en terre ou en argent, une somme uniformément fixée à la valeur du cinquième de leur capital immobilier. Les individus les plus compromis, virent la totalité de leurs biens mobiliers et immobiliers confisqués, De ce chef, les insurgés payèrent environ 26,629,953 francs, qui furent représentés par des payements en argent jusqu’à concurrence de 7,933,860 francs, et par l’abandon de 446,406 hectares estimés a 18,696,093 francs.» (3)
    Au total, 100.000 Algériens morts, saisie des terres, émigration de beaucoup d’Algériens (surtout vers la Syrie), déportation d’une partie des révoltés, et parution de l’infâme code de l’indigénat en 1881, mais ceci est une autre histoire
    On ne peut parler justement des déportés sans citer quelques paroles douloureuses de la chanson interprétée magistralement par Akli Yahyaten – que Dieu lui prête longue vie – pour avoir su nous faire vibrer:
    «Aw ki dawni le tribunal jadarmiya kbaar wisghaar aa wissensla tewzen qantar darbouni aam wa n´haar 3ala dakhla haffouli raas wa aataouni zawra ou payas goulou lommi matebkeesh yal menfi waldek rabbi mayy khalleesh.»
    « Quand ils m’ont trainé au tribunal, les gendarmes en nombre, avec une chaine pesant un quintal, ils m’ont condamné à un an et un jour de déportation. A l’entrée, ils m’ont rasé la tête et m’ont donné une couverture et une paillasse. Dites à ma mère de ne pas pleurer, ton fils déporté ne sera pas abandonné par Dieu »
    Cette supplique revendique deux repères: la religion et la mère. Cette mère, dernier lien ombilical qui lui reste et qu´il doit tenter de rassurer. Cette mère est en fait, notre mère, cette Algérie souffrante de voir ses meilleurs fils lui être arrachés pour l´inconnu et sans espoir de retour. Nous sommes assurément des nains juchés sur les épaules de ces géants qui ont commencé le combat libérateur- il faut s´en convaincre – dès l´arrivée de l´envahisseur. (4)
    L´un des dossiers les plus pertinents que l´Algérie se doit de s´approprier est celui de la mémoire. Sans vouloir verser dans la concurrence victimaire, en Algérie nous avons trop tendance à pardonner par incompétence par crainte d´être mal vu, par paresse et surtout par méconnaissance de cette mémoire en miettes suite à un tsunami qui a eu lieu un certain jour de débarquement, le 14 juin 1830, sur une plage de Sidi Fredj. J´ai souvenance d´avoir vu, il y a quelques années, une délégation de petits descendants-Laïfa et les autres- des déportés de 1871. Ils étaient venus de Nouvelle-Calédonie à près de 20.000 km se ressourcer dans cette Algérie mythique que leur ont chantée leurs parents, de père en fils. J´avais naïvement demandé à ce qu´on mette en place une bibliothèque virtuelle pour consolider un lien de plus en plus ténu depuis près de 140 ans. Je ne suis pas sûr d´avoir été entendu.» (4)
    En définitive La déportation coloniale plonge ses racines dans le XV siècle avec la traite des Noirs et l’esclavage. La France qui a proclamé en 2001, crime contre l’humanité l’esclavage et la traite négrière (loi Taubira) s’est rendu coupable d’une justice à deux vitesses . Elle a commis un crime contre l’humanité à l’endroit des déportés algériens et de tous les autres déportés ? Mieux Ce crime est encore plus odieux puisque la loi d’amnistie de de 1880 exclut du champ d’application les déportés algériens en Nouvelle Calédonie . C’est aussi cela l’œuvre positive de la France en Algérie
    En définitive, le cri de Césaire retentit encore: il rappelle le caractère proprement inhumain de la colonisation à ceux qui sont aujourd’hui tentés d’en comptabiliser les «aspects positifs.»
    2.http://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_Dakar
    Professeur Chems Eddine Chitour
    Ecole Polytechnique enp-edu.dz
    Tags : Algérie, France, colonisation, impôt colonial, 
  • Guerre d’Algérie et crimes d’État : l’exigence de la reconnaissance

    C’était le 19 mars 2016. Pour la première fois un président de la République a commémoré le cessez-le-feu consécutif aux accords d’Evian signés le 18 mars 1962 entre le gouvernement français et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Après plus de sept ans de guerre, le conflit s’achevait enfin. De même la colonisation française imposée depuis cent trente-deux ans aux populations de ce territoire conquis par la terreur, les massacres de civils, les razzias et les nombreuses destructions de villages et d’oasis commis par les militaires.
    Un bilan terrible, toujours incomplet
    Telles étaient, dans les années 1840, les pratiques des colonnes infernales de l’armée d’Afrique conduite par le général Bugeaud et ses officiers de sinistres mémoires : Lamoricière, Pélissier et Saint-Arnaud, notamment. Ainsi « pacifiés », comme on l’écrivait déjà, les « indigènes » furent ensuite soumis au « talon de fer » des autorités françaises, des lois d’exception – l’internement administratif et la responsabilité collective – et du code de l’indigénat. Les « Arabes », des citoyens français ? Non, « sujets français » assujettis à des dispositions répressives discriminatoires, expression du racisme de l’État colonial, et privés, qui plus est, des droits et libertés démocratiques élémentaires jusqu’en 1945.
    Quant à la dernière guerre d’Algérie, elle laisse derrière elle des centaines de milliers de victimes algériennes et plus de deux millions de civils, hommes, femmes et enfants, déportés dans des camps de « regroupement » organisés et contrôlés par l’armée. Si ajoute « l’exode vers les villes » soit un total d’au moins « trois millions » de personnes qui se trouvent « hors de leur résidence habituelle ». « La moitié de la population rurale » de l’époque, estiment Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad qui ajoutent : « ce déplacement […] est parmi les plus brutaux qu’ait connus l’histoire ».
    Bilan terrible, assurément, mais toujours incomplet. On ne saurait oublier les milliers d’exécutions sommaires, les tortures infligées aux combattants du FLN ou supposés tels, en Algérie comme dans la capitale, ainsi que l’a montré Paulette Péju dans son ouvrage Les Harkis à Paris, et les disparus, tous victimes du terrorisme d’État. Plus de 3 000 pour la seule bataille d’Alger, selon le préfet de police de l’époque, Paul Teitgen, qui démissionna le 17 septembre 1957 pour protester contre ces pratiques. Celles-là mêmes que favorisait la loi sur les pouvoirs spéciaux votée 12 mars 1956 par les députés socialistes et communistes, notamment, et co-signée par le ministre d’État, garde des sceaux, chargé de la Justice, François Mitterrand.
    La France et son passé colonial en Algérie. Quel état des lieux ? 
    Cinquante-quatre ans après la fin de cette guerre longtemps sans nom, sans autre nom du moins que celui « d’événements », comme l’ont dit pendant des décennies de bonnes âmes politiques soucieuses de défendre ce qu’elles prétendaient être « le prestige » et « l’honneur » de la France, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre perpétrés alors doivent être enfin reconnus par le chef de l’État. Aujourd’hui cette histoire est écrite et grâce aux travaux multiples de celles et ceux qui ont étudié la colonisation de l’Algérie, les méthodes employées pour faire de ce territoire une colonie de peuplement, et les agissements de l’armée française à la suite du déclenchement de l’insurrection le 1er novembre 1954.
    Une histoire écrite qui doit être reconnue
    Alors que les lois d’amnistie empêchent le jugement des coupables, qui sont toujours moins nombreux en raison du temps écoulé, cette reconnaissance est la seule façon de rendre justice aux victimes algériennes du conflit et à leurs descendants dont beaucoup sont citoyen-ne-s français. Responsable et coupable, l’État leur doit cette réparation symbolique liée à une histoire singulière qui, souvent, a douloureusement et durablement affecté le « roman » familial de ces femmes et de ces hommes. Plus encore, faire droit à cette reconnaissance, exigée depuis longtemps par de nombreuses associations et quelques organisations politiques, c’est mettre un terme à une discrimination mémorielle et commémorielle qui n’a que trop duré, et qui s’ajoute à toutes celles que les mêmes subissent encore dans leur vie personnelle et professionnelle.
    En ce domaine, et contrairement à une mythologie nationale-républicaine entretenue par de nombreux dirigeants politiques, de droite comme de gauche, la France se distingue par une rare persévérance dans le déni de son très lourd passé colonial. Qu’on en juge. En 2002, le premier ministre de Nouvelle-Zélande, Helen Clark reconnaît les exactions commises contre le peuple de Samoa entre 1914 et 1962. En 2006, les autorités canadiennes font de même à l’endroit des Amérindiens et accordent 2 millions de dollars aux enfants de ces populations arrachés à leur famille. En 2008, le premier ministre australien rappelle le sort terrible réservé aux peuples aborigènes. En juin 2013, William Hague, ministre des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne, déclare :
    Le gouvernement britannique regrette sincèrement que ces abus aient eu lieu et aient entaché la progression du Kenya vers l’indépendance. La torture et les mauvais traitements sont des atteintes odieuses à la dignité de l’homme que nous condamnons sans réserve.
    De plus, 5 228 victimes obtiennent 23,5 millions d’euros au titre des réparations et les autorités britanniques s’engagent à soutenir la construction d’un mémorial à Nairobi.
    Ce bref détour par plusieurs pays étrangers permet de prendre la juste mesure de la situation française caractérisée, au mieux, par la pusillanimité de quelques déclarations, au pire, par la réitération de discours apologétiques de la colonisation. Jusqu’à quand Monsieur le Président ? La réponse vous appartient…
    …mais il est plus que probable que c’est trop tard en ce qui vous concerne… et il est plus que certain qu’il ne faut rien espérer d’un futur président de la République en provenance de la droite et encore moins de l’extrême-droite… La France refusant de reconnaître ses crimes d’Etat du temps de son Empire devrait en rester ainsi encore longtemps et peut-être définitivement… nous n’aurons jamais connu « le changement c’est maintenant ». 
    Tags : France, Algérie, crimes de guerre, Guerre d’Algérie, colonisation, 
  • Crimes coloniaux : La France a tué 12 millions d’algériens

    COLONISATION DE L’algérie Par la france

    Crimes contre l’humanité et génocides : Pas 5, mais 12 millions de victimes !

    La polémique née après la rencontre Erdogan – Tebboune et qui a frisé l’incident diplomatique à propos du nombre de victimes de la colonisation pose un réel problème de mémoire puisqu’à ce jour il n’existe pas d’étude précise sur le nombre de morts durant les 132 ans de colonisation française. Selon M. Tebboune «la France a massacré plus de 5 millions d’Algériens en 130 ans». (Daily Sabah du 29 janvier 2020).

    Un nombre d’habitants volontairement réduit pour cacher l’horreur

    Par sentiment de culpabilité, les auteurs français affirment unanimement que la population algérienne ne dépassait pas 3 millions en 1830. Cette affirmation ne repose sur aucun critère objectif sinon à crédibiliser les recensements de populations effectués dans la 2ème moitié du XIXème siècle. Les auteurs algériens sont en droit alors de s’interroger : comment un peuple si peu nombreux et dispersé sur un immense territoire a-t-il pu résister, trois siècles durant, à plus de 80 agressions venant de l’étranger ? La disparition des archives de la Casbah, relatives notamment aux impôts, aux agglomérations et aux Mahalla (zones rurales et tribus), a-t-elle vraiment été une fatalité ? Hamdan Khodja, très au fait du sujet, parlait de 10 millions d’habitants dans son livre «Le Miroir» paru à Paris en 1833. Le Bey de Constantine estimait en 1831 à cinq millions le nombre de la population de sa province. Le général Desmichels qui gouvernait Oran, estimait en 1834 la population de cette région à 2 millions d’habitants. Le général Bugeaud, gouverneur militaire, estimait la population à 8 millions en 1840 avant de parler de 4 millions en 1845 ! Quel que soit le chiffre avancé, on constate qu’il a diminué lors du 1er recensement de 1856 qui donnait une population globale de 2,3 millions d’habitants. En 1876, soit 20 ans plus tard, cette population n’avait augmenté que de 6% (la population algérienne a été multipliée par 2 entre 1962 et 1978) ? Où est donc passé le «manque à gagner» ?

    Crimes contre l’humanité et génocides

    Les exactions coloniales de différents degrés comprenant des crimes contre l’humanité, des crimes de guerre et des génocides, bien que l’agression soit elle-même un crime, ont été pour beaucoup dans la disparition de pans entiers de la population algérienne.

    Bugeaud a écrit les pages les plus sanglantes de la colonisation. Il a fait régner le régime du sabre. C’est le responsable des enfumades, le père des hordes infernales, des razzias, de la terre brûlée… Son culte du détail et de la minutie d’exécution de tant de crimes fait de lui le père des génocidaires de l’armée coloniale. Les six colonnes infernales, qui comprenaient 83.000 hommes en 1842, 90.000 en 1844 et 108.000 en 1846, étaient chargées «d’empêcher (les Arabes) de semer, de récolter, de pâturer…», en un mot, de faire une politique de la terre brûlée. Le général Bugeaud a d’ailleurs expliqué lui-même pourquoi une force aussi considérable était nécessaire dans ce pays, alors que l’Italie par exemple avait pu être conquise avec une armée de 30.000 hommes… «Ce n’est que par leur multiplication [razzias] et en prenant les tribus les unes après les autres, que nous sommes parvenus à vaincre les Arabes». (Vignon L., La France en Algérie, Hachette Ed, Paris, 1893, p. 21). Bugeaud a défini lui-même son action : «C’est la guerre continue jusqu’à l’extermination». La politique des razzias incitait les militaires au viol, au pillage, au meurtre, à la destruction…

    Aux razzias ont succédé des crimes aussi abjects : massacre de la Zaâtcha, le 26 novembre 1849 commis par plus de 8.000 soldats français. Tous les hommes du village âgés de plus de 15 ans ont été pendus publiquement dans les décombres «pour l’exemple». (Garrot, Histoire générale de l’Algérie, impr. P. Crescenzo, 1910, pp. 885-886). Un journaliste français Baudicour qui a assisté à la prise de la Zaâtcha rapportera : «Les zouaves, dans l’enivrement de leur victoire, se précipitaient avec fureur sur les malheureuses créatures qui n’avaient pu fuir. Ici, un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme grâce d’être achevée et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre la muraille ; ailleurs c’était d’autres scènes qu’un être dégradé peut seul comprendre et qu’une bouche honnête ne peut raconter» (Dresch J., Ch-A. Julien, La question algérienne, les Editions de Minuit, Paris, 1958). Le massacre de Laghouat, le 2 décembre 1852, a vu pour la première fois dans l’histoire l’utilisation de gaz de combat contre les populations civiles. Le colonel Pein rapporte dans ses «Mémoires» : «Le carnage fut affreux ; les habitations, les tentes des étrangers dressées sur les places, les rues, les cours furent jonchées de cadavres. Une statistique faite à tête reposée et d’après les meilleurs renseignements, après la prise, constate le chiffre de 2.300 hommes, femmes ou enfants tués…» La pacification de la Kabylie en 1857 : «On avait tué femmes, enfants, vieillards». (cf. L. de Baudicour (1815-1853), La guerre et le gouvernement de l’Algérie, Paris, Sagnier et Bray, 1853, p. 371 ; Sur l’expédition en Kabylie). La répression d’El Mokrani de 1871, «La répression fut terrible, écrit Théodore Rinn, et, pour beaucoup, hors des proportions avec la culpabilité…» Le massacre d’El Amri en 1876 qui a subi le même sort que la Zaâtcha et Laghouat.

    La répression des Aurès de 1879, la répression de l’insurrection de Bouamama dans le Sud oranais (1881-1883), la répression de l’insurrection d’Aïn Turki (actuelle Arioua, ex-Margueritte) en 1901, la répression des Béni Chougrane et Mascara (septembre-octobre 1914)…

    L’histoire coloniale en Algérie est encombrée d’évènements tragiques. Si «la liste des excès, des humiliations, et même des crimes de guerre, est très longue», peut-on parler de génocide ? Certains historiens français pour ne citer que certains considérés comme anticolonialistes, tel le regretté Claude Liauzi ou Gilbert Meynier en 2005, le rejettent et accusent même ceux qui en parlent de «désinformation victimisante» ! Pourtant, le mot «extermination» a été utilisé de nombreuses fois par les suppôts du colonialisme. Ce mot était très explicite comme le montre le «Littré» de 1872, «exterminer» peut être considéré comme synonyme, de «chasser entièrement, faire périr entièrement», c’est-à-dire commettre un génocide. Il était pratiqué couramment au XIXème siècle : «L’idée d’extermination eut longtemps cours en Afrique [du Nord]» (Hippolyte Castille, Le général de Lamoricière, Sartorius F. E.d, Paris 1858, p. 13) C. de Feuillide dira à ce propos : «Quand nous occupâmes le Sahel, il fallut raser le sol et exterminer les races ; sans quoi, disaient ces hommes, on ne pourrait ni s’établir ni cultiver. On rasa, on extermina. (C. de Feuillide, L’Algérie française, p. 65, Plon Ed, Paris 1856).

    Il existe de nombreux exemples de génocides : le massacre de Blida de novembre 1830 ordonné par Clauzel, commandant en chef de l’armée d’Afrique : «J’ai ordonné aux bataillons de détruire et de brûler tout ce qui se trouve sur leur passage». L’extermination de la tribu d’El Aouffia à Maison Carrée le 6 avril 1832 qui a fait 12.000 victimes. Les «enfumades» et les «emmurades» de la Dahra qui sont des «chambres à gaz» de fortune et dont seulement quatre épisodes sont connus car des directives ont été données aux militaires de taire leurs crimes. Bugeaud a donné à ses officiers l’ordre d’être «impitoyables». Il a précisé dans une note écrite datée du 11 juin 1845, à propos des habitants de la Dahra qui ont l’habitude, en cas de danger, de se réfugier dans des grottes : «Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac : fumez-les à outrance comme des renards» (Maspero F., L’honneur de Saint-Arnaud, p. 205, Casbah Ed., Alger, 2004). Des tribus entières ont disparu à jamais comme les Ouled Riah et les Sbéahs. Cynique, Tocqueville, l’un des théoriciens de la colonisation écrira quelque temps plus tard : «J’ai pu sans péril traverser avec vingt-cinq personnes le Dahra dont nous avons décimé la population, il y a six mois» (Lettre du 1er décembre 1846 adressée à Corcelles, in Oeuvres complètes, op.cit. t. XV, 1, p. 224, cité par le Cour Grandmaison). Des variantes aux enfumades vont se répéter au cours du XXème siècle avec les asphyxiés de Zéralda (1942), les fours à chaux de Guelma, Héliopolis et Belkheir en 1945, l’enfumade du douar Terchioui (1957), les caves ont souvent été utilisées comme dernière sépulture de nombreux militants et civils durant la Guerre de libération (1954-1962).

    Les crimes contre l’humanité ne se sont pas manifestés uniquement par des tueries, des assassinats ou des exécutions sommaires, ils concernent également les lois iniques mises en place comme le Code de l’Indigénat qui a réduit la population autochtone à l’esclavage, l’internement des populations qui a été mis en place dès 1834, les punitions collectives qui ont commencé par le massacre des Aouffias en 1932, les amendes collectives, généralisées par Bugeaud en 1844, le séquestre des biens immobiliers, des terres et même des mosquées qui a commencé avec la confiscation des biens publics dits Beylik en 1833, le cantonnement des populations, leur regroupement au cours de la grande famine, la déportation des Algériens vers Calvi en Corse, puis dans le sud de la France, à Sète (1846) et dans les Iles Sainte Marguerite (1843), puis en Nouvelle–Calédonie (à partir de 1853) et en Guyane (1888), leur nombre total avoisine les 50.000 personnes dont des femmes et des enfants, la grande majorité est morte lors du transfert ou sur place…

    Suite à leur conscription obligatoire, de jeunes Algériens se sont trouvés mêlés à différentes guerres menées par la France : guerre de Crimée (1853-56), guerre contre l’empire austro-hongrois en Italie (1859), guerre du Mexique (1861 à 1867), guerre franco-allemande de 1870, grande guerre (1914-1918) Seconde Guerre mondiale (1939-1945) et guerre d’Indochine (1946-1954). Les pertes ont été particulièrement lourdes lorsqu’on sait que les Algériens ont été utilisés comme chair à canon, elles sont estimées à plus de 100.000 morts et un nombre plus important de blessés et de handicapés à vie.

    La colonisation de l’Algérie a été une période de non-droit avec des prisons surpeuplées, des camps d’internement appelés pudiquement d’hébergement gérés par les préfectures, des camps militaires clandestins, des laboratoires de torture… dont le nombre global dépassait les 400 et qui enfermaient plus de 150.000 personnes. Les rafles, les exécutions sommaires, les viols, la torture, les condamnations à mort avec des décapitions en chaîne, les attentats ciblés menés par la «main rouge», les mutilations, les cadavres exposés en public, les profanations de lieux de culte et de mausolées, la destruction de cimetières, l’exportation d’ossements humains…

    Les crimes commis contre les populations civiles lors des évènements de Mai 1945 avec 45.000 morts ; les évènements du 20 Août 1955 avec 12.000 morts, les manifestations du 17 Octobre à Paris avec des centaines de morts.

    Les essais nucléaires français en Algérie avec 4 explosions atmosphériques et 13 souterraines en plus des 57 essais plus réduits ont exposé directement plus de 2 millions d’Algériens à des radiations ionisantes. Les descendants de ces derniers vont continuer à payer indéfiniment un lourd tribut en maladies génétiques en cancers et en malformations. Les méfaits des expérimentations chimiques et balistiques de Hammaguir sont peu connus bien que celles-ci aient été menées jusqu’en 1986. La guerre de libération nationale a exacerbé l’agressivité du colonialisme et s’est terminée par un véritable holocauste commis par l’OAS. L’Algérie parle de 1,5 million de morts et la France reconnaît seulement 200.000 !

    Victimes des épidémies, des famines et des camps de regroupement

    L’occupation française de l’Algérie a aggravé durant le XIXème siècle la situation sanitaire et épidémiologique des populations algériennes. Les redoutables épidémies de peste des XVIIème et XVIIIème siècles ont été remplacées par la violence meurtrière du choléra, du typhus, de la syphilis, de la tuberculose, des famines… Il est aujourd’hui établi que de nombreuses infections ont été importées et propagées par l’armée française et les colons, certaines ont été réactivées et rendues très virulentes par une importation massive de réservoirs humains. Ainsi, les épidémies de choléra ont, en effet, été importées et diffusées par les militaires français, les plus importantes ont eu lieu en 1834, 1835, 1837, 1839, 1846, 1849, 1855, 1859, 1865, 1866, 1884 et 1893. Les Rickettsies, agents du typhus historique, ont été ramenées en Algérie avec le pou de corps humain, que des milliers de va-nu-pieds d’Europe portaient sur eux, au moment ils étaient envoyés pour coloniser l’Algérie. La syphilis a été réactivée à travers les nouveaux réservoirs ramenés en Algérie pour entretenir le moral des soldats mais également à travers les multitudes de centres de dépravation mis en place par les autorités militaires françaises au niveau des villes-garnisons. La tuberculose était pratiquement inconnue en Algérie à la veille de l’occupation, elle a été propagée par la main-d’œuvre algérienne appelée à soutenir l’effort industriel français, mais placée dans un état d’insalubrité, de promiscuité et de carence alimentaire tel qu’elle a contracté le bacille de Koch puis est revenue dans le pays pour mourir, essaimant à tout va le bacille meurtrier. Le paludisme reste une exception épidémiologique car s’il était bien présent avant l’occupation, son épidémiologie a littéralement explosé avec les bouleversements écologiques opérés par les autorités coloniales, l’anophèle (femelle du moustique), agent de transmission du parasite, s’est allié aux habitants pour retarder la colonisation du pays. Globalement, il n’est pas exagéré de dire que les épidémies ont tué plus d’un million et demi de personnes en Algérie durant l’occupation française. A titre de comparaison, Noin évalue à 1.450.000 décès, les ravages de la peste, du choléra et de la variole au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle au Maroc (Noin, 1970). Les autres épidémies ayant eu de grands impacts, notamment la variole, la rougeole, la scarlatine, la dysenterie, la typhoïde… ne sont pas comptabilisées !

    Les famines observées en Algérie durant l’occupation française ont, par leur envergure et le nombre de victimes occasionnées, été les plus meurtrières de l’histoire d’Algérie. La responsabilité de l’occupant dans les famines de 1838, de 1847, de la grande famine 1866-1868, de celles de 1891-1892 et de 1921-1922 est liée à la déstructuration de la société autochtone, à la dépossession des terres, à la confiscation des terres pastorales, à l’altération des pratiques sociales qui permettaient traditionnellement à la population de faire face aux calamités (dispersion des populations, constitution de silos de réserve [mtamers], développement de l’élevage, prêts sans intérêt [mouaouana], etc.). Ces famines ont été responsables au minimum d’un million et demi de victimes. La grande famine seule a tué plus d’un million de personnes. (Djilali Sari, Le désastre démographique, Sned Ed, Alger 1982)

    Les camps de regroupement mis en place en dehors de tout cadre légal dès 1955, ont abrité plus de 2,5 millions jusqu’au 19 mars 1962. L’absence d’une hygiène minimale, des conditions d’habitat proches de celles des SDF et l’existence d’une sous-alimentation chronique ont été responsables d’une très forte mortalité dénoncée en 1957 par le rapport de Michel Rocard. Selon ce dernier, il y avait plus d’un décès par jour pour 1.000 habitants ce qui donne en 5 ans (mars 1957 à mars 1962) plus de 4,5 millions de victimes.

    La colonisation de l’Algérie : un défi mémoriel pour la France

    Emmanuel Macron qui est né en 1977 n’a pas le complexe des enfants de la guerre coloniale menée par son pays. Il avait qualifié lors de sa visite à Alger le 15 février 2017, durant sa campagne électorale que la colonisation française est «un crime contre l’humanité». Il y a quelques jours, il récidive considérant la colonisation de l’Algérie comme l’un des plus grands défis mémoriels pour la France : «La guerre d’Algérie est sans doute le plus dramatique» a-t-il déclaré. Il ajoute : « je pense qu’il a à peu près le même statut que la Shoah» (AFP/RP, 25 janvier 2020). En termes de responsabilité de la France, la colonisation de l’Algérie ne peut aucunement faire l’objet d’une comparaison avec la Shoah car d’une part le régime de Vichy ne représentait qu’une partie de la France et d’autre part ce qui a été commis contre les Algériens dépasse largement les 12 millions de victimes.

    Mostefa Khiati

    Professeur, chercheur

    SOURCE : Le Quotidien d’Oran


  • La brulure de la Dahra : Un sinistre épisode des crimes coloniaux

    La brulure de la tribu des Ouled Riah, perpétrées par l’armée française du 18 au 20 juin 1845 dans les monts de Nekmaria, à l’extrême Est de Mostaganem, sont considérées comme un crime d’extermination d’une population qui a refusé de se soumettre à l’ordre colonial.

    Cent soixante-quinze années sont passées après ce massacre ayant entrainé la mort de plus d’un millier de personnes, essentiellement des femmes, des vieux et des enfants, asphyxiées à l’intérieur de la grotte des Frariche, sur ordre du criminel Pelissier (1794-1864). Des études sur cette phase douloureuse de l’histoire nationale restent à approfondir pour dénoncer les actes criminels de ce sinistre personnage et rendre hommage aux victimes.

    L’enseignant d’histoire contemporaine de l’université Ibn Khaldoun (Tiaret), le Pr. Mohamed Belil, rappelle qu’après avoir occupé les villes côtières du pays, la France coloniale a mené une politique de la terre brulée pour asseoir sa domination sur le reste du territoire national.

    « Face à cette déferlante, les tribus locales n’avaient qu’un choix : se soumettre ou subir l’extermination », a-t-il ajouté, estimant qu’en ce mois de juin 1845, la France coloniale venait d’enterrer ses idées de liberté et sa prétendue mission civilisatrice en Algérie. Ses troupes armées avaient extermine une tribu entière et d’une effroyable manière dans le seul but d’étouffer toute résistance à ses plans expansionnistes et colonialistes.

    Le même universitaire a poursuivi en précisant que « dans la métropole, le lobby militaire et colonialiste est parvenu à étouffer ces crimes et couvrir leurs auteurs en falsifiant la réalité révélée par plusieurs sources. Les auteurs de ces génocides ont été encouragés à poursuivre leurs menées dans d’autres régions. Ils ont eu même droit à des promotions ».

    ·Décoré et promu malgré ses crimes de guerre

    Mohamed Belil a considéré que la période de gouvernance du Maréchal Bugeaud en Algérie, soit de 1840 à 1847 a été « la plus sombre et la plus meurtrière » eu égard aux massacres perpétrés durant ces huit années et à la politique de la terre brulée qualifiée de « pacification « . Ce sanguinaire avait mené une guerre impitoyable contre le chef de la résistance populaire algérienne, l’Emir Abdelkader.

    « Le colonel Pellissier a été l’exécutant de la politique génocidaire de son chef Bugeaud en perpétrant des génocides sous le fallacieux prétexte de refus des tribus locales à se soumettre à l’ordre colonial et pour avoir fait preuve de résistance armée », a encore affirmé le même universitaire.

    Il a rappelé que ce serviteur zélé du maréchal Bugeaud a été récompensé pour « services rendus » en accédant au grade de général, puis au poste de gouverneur général d’Algérie (en 1851 puis entre 1860 et 1864) avant d’être promu maréchal puis nommé ambassadeur à Londres.

    De son coté, l’universitaire et historien Abdelkader Fadhel a estimé que ces enfumades constituent « un acte de traitrise » pour la classe politique et « un véritable scandale » pour les militaires, auteurs de ce crime perpétré contre les Ouled Riah et des membres de la tribu des Beni Zentis.

    Le Pr. Fadhel a rappelé que la presse française avait dénoncé ces crimes et suscité l’indignation des intellectuels français et européens, à l’image du romancier Honoré de Balzac (1799-1850) qui a déclaré à un journal espagnol que « cet acte criminel ne peut être effacé des mémoires ».

    De son côté, le voyageur Allemand Heinrich Maltzahn (1826-1874) avait décrit , dans son ouvrage « Trois années en Afrique du Nord », sa visite de la grotte des Frariche et mis en exergue « les actes barbares de Bugeaud et de ses officiers dont les pages sanglantes ont été très vite occultées.

    « Cette attitude d’oubli et cette amnésie sont à même un crime flagrant contre la mémoire », a estimé le même universitaire.

    Maghreb Info

    Tags : Algérie, France, colonisation, crimes de guerre,

  • Algérie – Crimes coloniaux : l’autre 8 mai 1945

    – Commission d’enquête “Tubert”: un goût d’inachevé 
    Le rapport de la commission d’enquête “Tubert”, sur les massacres du 8 mai 1945 dans le Nord-constantinois, demeure, à ce jour, l’unique source d’importance sur ce qui s’est réellement passé durant ces événements, malgré que les rédacteurs du rapport d’enquête avait déploré le fait que la commission n’avait pas pu mener “concrètement” sa mission.
    Ainsi, 73 ans après les événements sanglants ayant foudroyé des populations algériennes entières dans les villes et villages des régions de Guelma, Kherrata et Sétif, la vérité historique demeure partiellement connue, au regard des entraves vécues par la Commission d’enquête officielle, nommée le 18 mai par le général Charles de Gaulle et conduite par le général de gendarmerie, Paul Tubert, lors de son déplacement en Algérie.
    Jeté pour longtemps dans les oubliettes, le contenu du rapport de la commission Tubert sur les événements, préfacé par l’historien Jean-Pierre Peyroulou, a été révélé, il y a quelques années, grâce au site électronique de la Ligue française des droits de l’Homme.
    Si le rapport n’a consacré que peu d’espace à la “férocité” de la répression contre les Algériens, il dresse, néanmoins, un tableau sur la situation qui prévalait avant le début des massacres et l’atmosphère “insurrectionnelle” qui régnait en Algérie où “le désir d’émancipation s’était clairement exprimé depuis la remise en 1943 par Ferhat Abbas du Manifeste du peuple algérien aux autorités françaises.
    Le rapport de la commission Tubert, qui avait mis l’accent sur le refus des réformes par les colons, a pu, cependant, cerner le climat psychologique qui prévalait en Algérie avant les événements.
    Il a illustré, en outre, le mobile patriotique des manifestations par la demande de libération de Messali Hadj (leader du mouvement national et dirigeant du PPA).
    “(…) La commission a constaté que bon nombre de manifestations se sont déroulées en Algérie les 1er et 8 mai. Toutes ces manifestations étaient à caractère exclusivement politique et avaient pour but de réclamer la libération de Messali et l’indépendance de l’Algérie”, lit-on dans ce rapport.
    Les rédacteurs de ce document ont, à la fin du rapport, suggéré “la présence de troupes mobiles (…) pour ramener la confiance et empêcher la formation de groupes armés échappant à tout contrôle et la définition, avec netteté et sincérité, des programmes politiques et économiques que les pouvoirs publics (autorités coloniales) décideront d’appliquer en Algérie”.
    Le rapport ne pouvait prétendre cerner l’ensemble des événements, en raison des “tergiversations” du gouverneur général d’Alger, Chataigneau, obligeant, selon le document, la commission à recourir aux informations confiées par un nombre de personnalités à Alger et aux renseignements recueillis à Sétif durant la journée du 25 mai 1945.
    L’historien Peyroulou qui écrivait que la commission n’avait pas pu se rendre à Guelma où “les massacres de civils se poursuivaient” au-delà de la date de l’arrivée de la commission Tubert à Alger, a relevé qu’elle (commission) avait fait du “sur-place à Alger” du 19 au 25 mai.
    Une répression menée jusqu’au 25 juin
    “Pourquoi la commission n’est-t-elle pas allée à Guelma? Non seulement parce que le général de Gaulle voulait absolument sauver un représentant de la résistance en Algérie, André Achiary, l’un des organisateurs de la milice européenne, mais aussi parce qu’à Guelma, la répression menée par cette milice officiellement dissoute, se poursuivait toujours dans les faits. Elle s’est poursuivie jusqu’au 25 juin”, avait expliqué l’historien Peyroulou dans sa préface.
    En effet, et selon cet historien, qui a consacré un ouvrage sur les événements de mai 1945 à Guelma, “la répression s’est poursuivie jusqu’au 25 juin, jour où le ministre de l’Intérieur Tixier arriva à Guelma. Il y eut 4 morts ce jour-là. Ce furent les derniers. Quand il repartit, les meurtres cessèrent”.
    “En somme, on promena Tubert et la nomination de la commission +Tubert+ fut une menace qu’agita le gouvernement provisoire pour faire cesser la répression.
    Mais celui-ci n’avait aucune intention de le laisser constater effectivement l’ampleur de la répression”, écrivait encore Peyroulou.
    S’agissant du devenir de cette commission, il a souligné que “le rapport fut oublié. Il ne fut pas diffusé. De toute façon, après la révolte de Madagascar, et une fois la guerre d’Indochine entamée, l’épisode du 8 mai 1945 dans la région de Constantine n’intéressait plus personne en France”.
    La commission avait cessé de travailler officiellement le samedi 26 mai au soir, “dès qu’elle reçut des instructions de revenir à Alger”, précise le rapport.
    Le général de gendarmerie Tubert, résistant contre l’occupation allemande en France, était depuis 1943, membre du Comité central provisoire de la Ligue des droits de l’Homme et membre de l’Assemblée consultative provisoire à la fin de la deuxième Guerre mondiale.
    Il a été nommé à la tête de la commission d’enquête sur les événements du 8 mai 1945 en Algérie, par le général de Gaulle à la demande du ministre de l’Intérieur Tixier.
    Les crimes coloniaux toujours pas reconnus par la France
    Cinq décennies après l’indépendance, les crimes coloniaux ne sont toujours pas reconnus par la France officielle, alors que l’Algérie commémore mardi le 73e anniversaire des événements du 8 mai 1945, où plus de 45.000 Algériens ont été massacrés dans une vague de répression sanglante perpétrée par les forces coloniales contre une population qui réclamait son droit légitime à la liberté et à l’indépendance.
    Les massacres du 8 mai 1945 étaient une démonstration du caractère génocidaire de la France coloniale à travers ses crimes des plus abominables et inhumains commis à l’égard du peuple algérien.
    Des personnes désarmées abattues à bout portant, exécutions sommaires, d’autres transportées dans des camions pour être jetées dans des ravins,alors que d’autres sont emmenées en dehors des villes pour être exécutées.
    Leurs corps brûlés sont ensuite enterrés dans des fosses communes. Des fours à chaux étaient, également, utilisés par l’armée française pour se débarrasser des cadavres des victimes, tandis que les bombardements et tous types d’exactions se poursuivaient.
    Malgré les appels à la repentance, le volet mémoriel entre l’Algérie et la France reste toujours d’actualité, et demeure un point d’achoppement pour l’essor des relations bilatérales, même si des avancées ont été enregistrées ces derniers temps.
    Le président français, Emmanuel Macron, s’est contenté d’utiliser l’expression de “crime contre l’humanité” à propos de la colonisation, une expression qu’il a employée lors de sa visite à Alger lorsqu’il était candidat à la présidentielle.
    “Mes convictions sur ce point n’ont pas changé depuis que j’ai été élu président de la République”, avait-il affirmé lors de sa dernière visite à Alger en décembre 2017, ajoutant: “Je suis d’une génération de Français pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables et font partie de notre histoire”. Il a estimé qu’il ne faut pas s’”enfermer” dans ce passé mais “construire un avenir commun et une espérance”.
    Pour le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, il y a une “question d’âge du président Macron et une question d’époque, parce qu’il ne faut pas, à chaque visite présidentielle, revenir sans arrêt sur le passé”.
    D’après Le Drian, “il faut dire que ce passé a eu lieu, que ce passé était douloureux, parfois dramatique, et dire aussi qu’entre nos deux pays, il y a une chance historique de collaborer ensemble”.
    Dans le même sillage, l’ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt, a noté, récemment, que le dossier mémoriel entre les deux pays “avance discrètement ou parfois trop discrètement, mais il avance”.
    Pour sa part, l’Algérie, par la voix de son ministre des Moudjahidine, Tayeb Zitouni, la France “reconnaîtra tôt au tard”, les crimes qu’elle a commis pendant 132 ans de colonisation, mettant en avant le droit des générations montantes de tout savoir sur les pratiques répressives des politiques coloniales.
    La vérité sur ces pratiques reste toutefois inaccessible aux Algériens, a-t-il relevé, précisant que “seulement 2 % de la totalité des archives, qui sont un bien et un droit de l’Algérie, ont été restitués par la France”.
    Pour le ministre des Moudjahidine, ce dossier reste en suspens aux côtés de ceux inhérents aux disparus pendant la guerre d’indépendance et aux indemnisations des victimes des essais nucléaires dans le Sahara.

    Tags : Algérie, France, crimes, colonisation, répression, mémoire, 
  • La Françafrique ou l’empire néocolonial français

    ETIQUETTES : FRANCE, AFRIQUE, FRANÇAFRIQUE, COLONIALISME, NEOCOLONIALISME,

    La France a officiellement quitté le continent africain entre les années 1950 et 1960. À contrecœur, elle doit accepter l’indépendance d’une vingtaine de colonies qui ne veulent plus se maintenir sous les directives de Paris. Cependant, malgré l’évaporation de ses possessions continentales, la France a réussi à sauver une superstructure politique, économique et culturelle qu’elle entretient encore un demi-siècle plus tard.

    Au 21e siècle, l’Afrique française, et par extension une grande partie du continent, n’a pas réussi à résoudre les problèmes structurels qui la hantent depuis la vague de décolonisation. Ces dernières années, une avalanche de menaces de nature transnationale, le cas du terrorisme de type islamiste ou des réseaux de criminalité organisée qui pullulent dans la région, s’ajoutent à la faiblesse politique et institutionnelle, à une économie fondamentalement agraire et à des guerres qui semblent ne jamais s’arrêter. , laissant de nombreux pays au bord de l’effondrement.

    Pour cette raison, la France est devenue la gardienne de ses anciennes colonies. Dans un mélange de pragmatisme et de néocolonialisme, Paris protège ses intérêts politiques et économiques en même temps qu’elle récupère une partie de son identité perdue et prend le contrôle d’une «arrière-cour» dans laquelle il est possible de se considérer comme hégémonique, ce que peu de pays peuvent affirmer à l’heure actuelle. . C’est précisément la base de l’idée de la France.

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    Les chaînes de De Gaulle

    Le processus de décolonisation par la France n’a été ni meilleur ni plus exemplaire que les autres. La tactique, identique à celle entreprise par le reste des puissances coloniales, était de retarder le plus longtemps possible les temps, d’expérimenter des structures politiques mortes avant la naissance et, si nécessaire, d’appliquer une main lourde. Ainsi, les territoires qui voulaient obtenir l’indépendance et les dirigeants qui guidaient la cause devaient choisir: soit pour s’insérer dans le lent processus qui était promu depuis Paris, soit pour opter pour la voie armée. Le second est en partie une conséquence du premier. Bien qu’il y ait eu des insurrections armées dans les premières années du processus de décolonisation, couronnées de succès comme en Indochine et frustrées comme à Madagascar, le reste s’est produit en raison d’un retard délibéré des Français dans le processus de décolonisation.

    Bien qu’une constitution qui semblait égaler le statut politique des colonies par rapport à celle de la métropole sous l’égide de l’Union française ait été promulguée avec la IVe République en 1946, la vérité est que de nombreuses dispositions n’ont pas été respectées ou ont été délibérément retardées par l’administration coloniale française. Dans une large mesure, la guerre d’indépendance algérienne et la révolte camerounaise de 1955 ont été motivées par des brèches métropolitaines. Ainsi, ce projet français, loin de calmer les revendications coloniales, a encore stimulé l’indépendance de l’Afrique.

    L’avènement de la Ve République se produirait précisément en raison de la situation désastreuse de la guerre d’Algérie et de la mauvaise conception de la république précédente. Le général de Gaulle, héros de la Seconde Guerre mondiale, a été appelé à la présidence en 1958 dans une sorte de catharsis de la société française, désespérée de la situation politique du pays et craignant les menaces de l’armée d’Alger. De Gaulle, conscient que la situation coloniale glissait à travers la France, a décidé de préparer la scène politique africaine plutôt que d’essayer de sauver une bataille déjà perdue.

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    Afrique coloniale La refonte du système politique français propulsé par De Gaulle vers un présidentialisme fort a doté le pays d’une stabilité qui perdure jusqu’à nos jours. Dans la politique à l’égard de l’Afrique, le nouveau président a proposé un système colonial apparemment ouvert mais avec un chemin politique très marqué. Ainsi est née en 1958 la Communauté française, une confédération dans laquelle, avant de rejoindre, les territoires africains pouvaient voter leur entrée. À l’exception du cas guinéen qui, en rejetant la proposition référendaire, a immédiatement obtenu l’indépendance, les autres territoires ont accepté de faire partie d’un tel cadre.

    Lors de la première vérification que la Guinée était un État indépendant, contrairement à eux, et que la Communauté française n’avait pas beaucoup de viabilité en tant qu’entité politique, l’enthousiasme de 58 était éphémère, et presque immédiatement les territoires coloniaux ont commencé à revendiquer l’indépendance. De Gaulle a accepté un tel scénario, mais a proposé une série de conditions que les nouveaux États devraient accepter. Les dirigeants africains, avec un raisonnement entre indépendance, panafricanisme et francophilie (beaucoup d’entre eux avaient été éduqués en France), ont accepté.

    Treize États (Cameroun, Sénégal, Togo, Bénin, Niger, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Tchad, République centrafricaine, République du Congo, Mali et Mauritanie) sont ainsi nés en Afrique subsaharienne. Parmi les conditions imposées par de Gaulle figuraient le cantonnement des troupes françaises dans certains des pays nouvellement indépendants; héritant de dettes coloniales et acceptant deux monnaies régionales, une pour les États d’Afrique de l’Ouest et une pour les pays d’Afrique centrale, respectivement contrôlées par des banques centrales régionales dans lesquelles la France aurait un droit de veto. En théorie, ces nouveaux États étaient indépendants, même si une grande partie de la politique monétaire était contrôlée depuis Paris et militairement, ils continuaient à dépendre des troupes françaises. Ainsi, un scénario postcolonial a été inauguré dans lequel, paradoxalement, les relations seraient semi-coloniales.

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    Le gendarme africain

    Le reste du 20e siècle a été passé en Afrique continentale francophone, car il se déroule généralement dans n’importe quelle arrière-cour. Les dirigeants africains alignés sur Paris en étaient protégés, tandis que les dirigeants qui tentaient de s’opposer aux intérêts de l’ancienne métropole allaient avoir le scénario le plus compliqué. Ainsi, la France a évité autant de coups que ceux soutenus, et le sort de la Françafrique a continué à dépendre largement de Paris.

    Au XXIe siècle, la panoplie de situations menaçantes tant pour les pays africains du Sahel et du golfe de Guinée que pour les intérêts français de la région s’est élargie. Avant, l’Elysium avait deux scénarios possibles: un coup d’État ou un groupe rebelle attaquant une ancienne colonie. Ces questions sont toujours en vigueur aujourd’hui, mais des facteurs transnationaux ont fait leur chemin à l’ordre du jour. L’expansion du djihadisme à travers le Sahel en fait partie, mais on retrouve également la faiblesse chronique des structures étatiques, aujourd’hui plus démocratiques qu’il y a un demi-siècle mais pas forcément plus stables; piraterie dans le golfe de Guinée; l’augmentation des flux migratoires, de drogue et d’armes, outre l’affaiblissement des pays du Maghreb, la couverture géographique et politique historique entre la Méditerranée et la région subsaharienne.

    De même, la France a mis à profit les changements intervenus en Afrique aux niveaux politique, économique et social pour modifier progressivement sa présence dans les anciennes colonies en fonction des intérêts que ces nouveaux scénarios ont suscités à Paris. Chaque situation de crise dans laquelle l’armée française est considérée comme le seul garant de la paix est une opportunité géostratégique pour la France.

    L’une de ces premières opportunités s’est présentée au Tchad, en 1986. Pendant la guerre de Toyota, l’armée française a déployé plusieurs milliers de soldats pour soutenir le régime tchadien contre l’invasion des troupes libyennes. Le résultat de la guerre s’est terminé par une victoire pour le Tchad, mais la France n’a pas entrepris le retour au pays, mais a plutôt établi une base à N’Djamena, la capitale du pays, un lieu privilégié pour contrôler le conflit au Soudan, l’instabilité dans la République centrafricaine et la stabilité même du Tchad, dont le président, Idriss Déby, est soutenu par l’Elysée depuis 1990, notamment lors de la guerre civile tchadienne entre 2005 et 2010.

    Djibouti a également été un autre endroit où la France est intervenue, pendant la guerre civile que le pays a subie entre 1999 et 2001. Là encore, l’intervention française a marqué un tournant dans le conflit et a permis de renforcer sa position géostratégique dans la Corne. d’Afrique, de la péninsule arabique et du détroit crucial de Bab el-Mandeb, l’un des principaux goulots d’étranglement du commerce mondial et du transport des hydrocarbures. En fait, dans cet endroit si apparemment séparé de la géopolitique africaine “épaisse”, se trouve le plus gros contingent français situé en permanence en Afrique, avec environ 1500 hommes.

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    L’action en France-Afrique s’est ensuite déplacée vers le golfe de Guinée; La Côte d’Ivoire, ancien joyau subsaharien de la France, a été engloutie dans une guerre civile entre 2002 et 2007, au cours de laquelle des troupes françaises, précédemment stationnées dans le pays, ont servi de “soldats de la paix” au commandement de l’ONU. Cependant, la situation ne s’améliorerait pas beaucoup depuis cette première confrontation. Quelques années plus tard, en 2011, le pays ivoirien reviendrait au cours des violences après le refus du président de l’époque Laurent Gbabo d’accepter la défaite électorale, d’abandonner le poste et de le transférer au candidat vainqueur aux élections, Alassane Ouattara.

    Viendrait ensuite ce qu’on appelle les sources arabes, la France observant depuis la rive nord de la Méditerranée comment les révolutions démocratiques apparentes s’ancraient, affaiblissant les seuls États à stabilité minimale en Afrique (à l’exception de l’Afrique du Sud) et facilitant la propagation d’un incendie du Moyen-Orient à le Sahel.

    Imprégnée de l’esprit républicain, la France a plaidé pour une intervention en Libye avec le Royaume-Uni, espérant que le régime de Kadafist serait rapidement désarticulé et que les factions rebelles libyennes formeraient un État démocratique. Cependant, en raison de l’ignorance ou de l’inconscience, le tandem franco-britannique et le reste de l’OTAN ont facilité la disparition pratique de l’État libyen en ne promouvant pas un plan post-Kadhafi qui stabiliserait d’abord et reconstruirait ensuite le pays sur le plan politique. Aujourd’hui, une autre guerre civile dévaste le pays, aussi éternelle que la première et ouvrant les portes du Moyen-Orient à l’Afrique de l’Ouest comme du Maghreb au Sahel. La Libye était un goulot d’étranglement que la France a débouché et n’a pas pu fermer.

    Une conséquence directe de la conversion de la Libye à un État en déroute serait le début des problèmes dans l’ouest du Sahel. Des milliers de Touaregs qui avaient grossi les rangs de l’armée de Kadhafi retournaient maintenant dans leurs régions d’origine, emportant avec eux une grande partie de l’arsenal libyen d’un pouvoir considérable. Ainsi, les groupes touaregs ont pu ressusciter leurs revendications politiques et affronter l’État malien. Initialement allié à des groupes djihadistes tels qu’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ou Ansar Dine, le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) a remporté des victoires notables, plongeant l’armée malienne dans le désarroi. Leurs revendications étaient principalement de nature indépendantiste, exigeant que le gouvernement de Bamako accorde l’indépendance au territoire qu’ils appellent Azawad (le nord du pays), bien que les Touaregs soient un peuple traditionnellement nomade.

    Cependant, les joies du côté touareg n’ont pas duré longtemps. Lorsqu’ils ont menacé la ville de Mopti, l’antichambre de Bamako, ses alliés salafistes ont choisi de détourner le mouvement et de réorienter la conquête vers la constitution d’un État islamique au cœur du Sahel. Si la menace touareg était inquiétante, malgré une solution politique, la présence de centaines de djihadistes à quelques centaines de personnes dans la capitale malienne a sonné l’alarme. L’ONU a confié à la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) la constitution d’une force multinationale pour détenir la combinaison de Touaregs et de terroristes, cependant, le temps dont les États membres avaient besoin, en plus du peu de confiance qui leur était accordée. Son succès a incité le Mali à demander officiellement de l’aide à la France. Le pays français est intervenu avec force par le biais de l’opération Serval et en quelques semaines début 2013, les troupes maliennes et africaines, avec l’aide de l’armée française, avaient repris l’essentiel du nord du pays, y compris les importants centres urbains.

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    Après le conflit du Mali, la France allait encore intervenir dans un autre point chaud d’Afrique centrale: la République centrafricaine. La guerre qui a englouti le pays a connu l’un de ses épisodes les plus violents en 2013, les milices de la Séléka étant sur le point d’entrer dans la capitale, Bangui. C’est alors que, pour soutenir la mission de paix établie dans le pays (MISCA), la France a déployé 2000 soldats dans cette ville, arrêtant l’avancée de la Séléka et sauvant la situation compliquée dans laquelle le président Bozizé était plongé.

    Actuellement, environ 9 000 soldats français sont déployés dans différents pays africains, la plupart insérés dans des missions de maintien de la paix des Nations Unies. Dans une large mesure, ce modèle français d’interventionnisme fonctionne avec une mission de maintien de la paix ultérieure (sinon précédemment). En raison de la connaissance de la région et des intérêts mutuels, les troupes françaises effectuent le déploiement initial, contiennent la menace et stabilisent la situation jusqu’à ce qu’une mission de l’ONU ou de l’Union européenne puisse prendre le relais. C’est le cas par exemple au Mali, où se développe la MINUSMA, en République centrafricaine avec la MINUSCA et au Tchad avec la MINURCAT. Une question distincte est, bien sûr, les bases permanentes que la France a dans différents pays africains.

    Géoéconomie française

    Le rôle de la France en Afrique, loin de répondre à la doctrine R2P, n’est pas non plus dirigé par les cours du romantisme impérial. La réponse, comme presque tout ce siècle, réside dans l’intérêt économique. Que ce soit votre arrière-cour ou non, la vérité est que la France a d’énormes gains économiques dans ses anciennes colonies, à la fois structurellement et conjoncturellement. Leur travail d’extinction du feu du continent répond largement à cette dynamique géoéconomique.

    Les anciennes colonies parisiennes absorbent 5% des exportations françaises, tandis que les entreprises françaises du continent africain extraient les matières premières qui sont ensuite expédiées en Europe. Et cela sans compter sur près de 300 000 ressortissants français qui vivent disséminés sur plusieurs dizaines de territoires francophones. Métaux en République centrafricaine; Le pétrole au Gabon, le coton et l’or malien et l’uranium nigérian sont quelques-uns des rendements économiques que la France obtient de la présence de ses sociétés en Afrique. Dans ce scénario, la clé de la sécurité énergétique française est la situation au Niger, où l’Areva française extrait entre un tiers et 40% de l’uranium que les centrales nucléaires françaises utilisent pour produire les deux tiers de l’électricité consommée par le pays. L’équation est donc claire: une déstabilisation du Niger peut poser un sérieux défi à l’approvisionnement en électricité en France.

    Bien que le Niger n’ait jusqu’à présent été impliqué dans aucun problème majeur, la vérité est que l’opération Serval au Mali avait une certaine composante préventive envers le pays nigérian voisin. Si les Touaregs, ou pire, les djihadistes, prenaient le contrôle du nord du Mali, ils contrôleraient la frontière avec le Niger, pouvant pénétrer facilement dans le pays, mettant ainsi en péril la sécurité énergétique de la France.

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    Cependant, nous ne pouvons pas oublier la commodité de la France pour l’existence des États eux-mêmes en Afrique de l’Ouest et du Centre. La construction monétaire résolue par De Gaulle a été extrêmement favorable à l’économie française, mais pas tant aux différentes économies africaines.

    Avec l’indépendance, deux régions monétaires ont été créées en Afrique française, l’une autour du franc CFA ouest-africain et l’autre autour du franc CFA d’Afrique centrale, chacune dirigée par une banque centrale indépendante. Malgré les similitudes nominales, elles étaient et sont en pratique deux unions monétaires totalement différenciées, bien que dans leurs relations avec la France les paramètres soient identiques.

    L’un des avantages théoriques de ces accords monétaires pour les nouveaux-nés était que leurs monnaies avaient un changement fixe par rapport au premier franc et à l’euro par la suite (elles sont actuellement de 655,95 francs CFA pour un euro). Ceci, bien qu’il s’agisse d’une mesure commerciale protectionniste française, était une garantie de stabilité monétaire pour les États africains. Cependant, les contreparties qu’elles devaient accepter, explicites ou implicites, étaient nombreuses. En plus du droit de veto commenté de la Banque centrale de France dans les banques centrales régionales, 50% des réserves de change des différents pays des deux zones monétaires doivent être déposées auprès de la banque centrale française, ce qui signifie en pratique et c’est une injection de liquidité et de stabilité pour le Trésor français lui-même. De même, même si les francs occidentaux et les francs centraux ont le même taux de change contre l’euro, il n’y a aucune possibilité d’échange entre eux, créant une puissante barrière à l’intégration économique africaine. Diviser pour mieux régner, ils penseraient à Paris.

    Les effets de cette relation postcoloniale ont approfondi les relations de dépendance économique et politique des États africains vis-à-vis de la France. Basée sur l’existence d’échanges fixes et libres entre le franc africain et l’euro, cela a permis à de nombreuses entreprises européennes, notamment françaises, de rapatrier sans frais les bénéfices vers l’Europe, décourageant les investissements dans les pays africains. De même, il convient de considérer le fait que le taux de change est surévalué, protégeant ainsi les investissements gaulois en Afrique et réduisant la compétitivité des économies africaines.

    La dépendance du franc africain à l’égard de la politique monétaire de la France a été pleinement démontrée. Les dévaluations successives du franc français dans la seconde moitié du XXe siècle – jusqu’à 14 – ont entraîné le franc CFA dans la même mesure, rendant les États africains incapables de contrôler leur inflation, leur dette publique et leur compétitivité extérieure. Bien que les dévaluations de Paris aient été bénéfiques pour accroître la compétitivité économique française, la vérité est que l’effet inverse s’est produit dans les États africains, aggravant les déséquilibres commerciaux et nuisant à leur développement économique.

    Une politique étrangère viable?

    Depuis 2007 Nicolas Sarkozy et depuis 2012 François Hollande insistent sur le fait que l’idée de la franco-Afrique est en déclin et que la France n’est plus guidée par ces prémisses lorsqu’elle agit et traite avec des États africains, autrefois des colonies. Cependant, peu de choses ont changé dans les relations entre les deux acteurs. La domination économique est toujours présente et les interventions, toutes raisons confondues, ont continué de se produire. Si les premiers ministres gaulois insistent sur l’obsolescence du concept franco-africain, la vérité est que la France n’a jamais manqué de compenser le maintien d’un tel système.

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    Ainsi, la France est actuellement confrontée à deux possibilités très différentes et largement incompatibles. D’une part, continuer à agir hégémoniquement dans la région, perpétuant la dépendance des États africains à l’égard du pouvoir français ou leur permettant d’agir de manière autonome mais en coordination.

    D’un point de vue pragmatique, il est dans l’intérêt de la France d’agir de manière paternaliste dans la région de ses anciennes colonies africaines, mais ce serait quand même un anachronisme dans un monde globalisé, où l’intégration régionale et les hégémonies «moyennes» prévalent au détriment des unipolarité. Pour l’esprit français lui-même – politique, social et culturel – cette arrière-cour est importante; elle ne suppose la continuité de l’idée impériale de la France que de manière édulcorée, ce que même le Royaume-Uni ne soutient pas aujourd’hui. De la même manière, il accentue le rôle de la France dans le monde d’aujourd’hui et lui donne son propre espace pour se déplacer librement, ce que Paris n’a pas réussi à maintenir même dans l’Union européenne elle-même, cédant lentement la co-centralité politique à Berlin. Ainsi, dans une perspective globale, la France parvient à maintenir une importance que l’Allemagne ou le Royaume-Uni n’ont pas ou ont perdu.

    Pour cette raison, un retrait serait un choc identitaire pour la France sans précédent depuis un demi-siècle, et probablement une incitation argumentative à l’extrême droite sur la faiblesse politique de la France. Dans ce scénario, une grande partie de leur sécurité économique et énergétique serait confiée à des États politiquement et militairement faibles et à des processus d’intégration excessivement lents, à un moment où les menaces transnationales contre les États africains sont d’une importance considérable sans avoir complètement disparu. menaces traditionnelles. De plus, il faut considérer qu’en Afrique les puissances régionales ne sont pas pleinement consolidées, rendant inutile toute politique d’hégémonie régionale «africaniste». En revanche, la France doit être consciente que les faiblesses économiques et politiques, tant nationales que régionales, sont largement dues à la politique néocoloniale française depuis l’indépendance de l’Afrique.

    L’idée de la France, bien que les dirigeants gaulois insistent au contraire, est toujours présente. À l’heure où l’idéalisme modéré se mêle au pragmatisme national, un retrait français de l’Afrique semble hautement improbable. Dans une certaine mesure, cette pratique a été légitimée par le retrait des États-Unis de la zone atlantique, qui cherche à laisser les affaires de la verticale européenne entre ses mains, malgré les échecs et les faiblesses manifestes que les interventions ont jusqu’à présent démontrés. de l’OTAN et de l’Union européenne en dehors des terres communautaires.

    Cependant, le moment venu, la France devrait envisager de soutenir le renforcement des structures régionales et d’engager une seconde décolonisation. Pour le plein développement de l’Afrique française – ainsi que de l’Afrique anglophone voisine – le démantèlement de la superstructure héritée de la décolonisation est une étape incontournable. D’ici là, les troupes françaises seront l’un des rares garants de la stabilité en Afrique.

    El Orden Mundial

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