{"id":82854,"date":"2021-05-12T19:06:35","date_gmt":"2021-05-12T19:06:35","guid":{"rendered":"https:\/\/moroccomail.fr\/?p=82854"},"modified":"2021-05-12T19:06:35","modified_gmt":"2021-05-12T19:06:35","slug":"tunisie-une-revolution-qui-attend-encore-ses-monuments","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/xnalgrt.cluster100.hosting.ovh.net\/index.php\/2021\/05\/12\/tunisie-une-revolution-qui-attend-encore-ses-monuments\/","title":{"rendered":"Tunisie : Une r\u00e9volution qui attend encore ses monuments."},"content":{"rendered":"\n<p>Dix ans plus tard, la Tunisie doit encore d\u00e9cider de comment elle veut comm\u00e9morer publiquement sa r\u00e9volution. Cet article examine les monuments de la r\u00e9volution \u2013 ou plut\u00f4t leur absence \u2013 dans la capitale Tunis et comment les espaces publics restent une ar\u00e8ne profond\u00e9ment politique d\u00e9chir\u00e9e entre ceux qui croient que la r\u00e9volution a \u00e9t\u00e9 un point de rupture dans l\u2019histoire nationale tunisienne et ceux qui la consid\u00e8rent comme pas plus qu\u2019un petit hoquet en cours de route.<\/p>\n\n\n\n<p>Dix ans se sont \u00e9coul\u00e9s depuis que le mot \u00ab d\u00e9gage \u00bb a retenti devant les grilles pesantes du minist\u00e8re de l\u2019int\u00e9rieur sur l\u2019Avenue Habib Bourguiba en plein c\u0153ur de Tunis. En dix ans, \u00ab l\u2019Avenue \u00bb est devenue un labyrinthe de barrages et de barbel\u00e9s.  Des zones enti\u00e8res sont devenues pi\u00e9tonnes par la force des barri\u00e8res polici\u00e8res, des pans entiers de trottoirs sont devenus inaccessibles au public, dont celui o\u00f9 tr\u00f4ne depuis 2016 la statue \u00e9questre de Bourguiba, pos\u00e9e sur un socle en marbre de plusieurs m\u00e8tres de haut, \u00e0 quelques pas de son emplacement original d\u2019o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9boulonn\u00e9e un an apr\u00e8s le coup d\u2019Etat de Ben Ali. Sur ce qui est devenu la place du 7 novembre, Ben Ali a \u00e9difi\u00e9 une premi\u00e8re horloge (o\u00f9 le sept de 7 novembre avait pris la place du 6) puis l\u2019a remplac\u00e9e par une seconde en 2000, qui aujourd\u2019hui encore, tr\u00f4ne \u00e0 32 m\u00e8tres de haut. La \u00ab place du 7 novembre \u00bb est devenue  quelques jours apr\u00e8s la r\u00e9volution la \u00ab Place du 14 janvier 2011 \u00bb. Pourtant si l\u2019on s\u2019y rend aujourd\u2019hui, on aura bien du mal \u00e0 le savoir. La grande plaque qui aurait d\u00fb indiquer son nom indique plut\u00f4t \u00ab Avenue Habib Bourguiba \u00bb.  Ainsi, la place de la r\u00e9volution n\u2019est m\u00eame pas mal nomm\u00e9e ; elle est tout simplement rendue inexistante dans le grand continuum de l\u2019Avenue Habib Bourguiba. Ce d\u00e9tail toponymique en dit long sur l\u2019effacement progressif du peu de trace que la R\u00e9volution Tunisienne a laiss\u00e9 dans l\u2019espace public \u00e0 Tunis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mutisme de la r\u00e9volution vient contraster avec les souvenirs du tapage presque comique que d\u00e9ployaient un Ben Ali ou un Bourguiba pour assoir leur pr\u00e9sence dans l\u2019espace public. Pour le premier, des portraits g\u00e9ants, des 7 (pour \u00ab 7 novembre 1987 \u00bb, date du coup d\u2019Etat m\u00e9dical qui a renvers\u00e9 Bourguiba), du mauve (sa couleur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e) et des \u00ab horloges muettes \u00bb1 au c\u0153ur des villes. Pour le second, des bustes, statues et, bien s\u00fbr, des \u00ab Avenues Habib Bourguiba \u00bb dans presque toutes les localit\u00e9s du pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la r\u00e9volution, pas grand-chose : Une place \u00ab 14 janvier 2011 \u00bb invisibilis\u00e9e. Un \u00ab Boulevard Mohamed Bouazizi \u00bb, anciennement \u00ab Avenue du 7 Novembre 1987 \u00bb, qui est indiqu\u00e9 aujourd\u2019hui par le nom administratif \u00ab Route nationale R21 \u00bb et, enfin, une poign\u00e9e de plaques de marbre, pos\u00e9es par des familles ou des voisin\u2219es, en hommage aux victimes de la violence d\u2019Etat (que l\u2019on qualifiera plut\u00f4t de martyr\u2219es en Tunisie) tomb\u00e9es dans les rues de certains quartiers. La m\u00e9moire officielle de la r\u00e9volution, ou plut\u00f4t l\u2019absence de m\u00e9moire officielle de la r\u00e9volution dans la capitale sera le sujet de cet article. Si cette absence s\u2019explique \u00ab officiellement \u00bb par des raisons administratives, elle reste n\u00e9anmoins profond\u00e9ment politique. Tra\u00e7ant une ligne de fracture nette entre celles et ceux pour qui la r\u00e9volution est un moment de rupture dans l\u2019histoire nationale et celles et ceux pour qui elle ne peut \u00eatre qu\u2019une parenth\u00e8se \u00e0 refermer, cette question r\u00e9v\u00e8le aussi l\u2019\u00e9chec des partisan\u2219es de la r\u00e9volution \u00e0 transformer un moment r\u00e9volutionnaire en horizon politique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une absence de liste politiquement opportune<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Officiellement, pour la municipalit\u00e9 de Tunis que dirige aujourd\u2019hui Souad Abderrahim du parti Ennahdha, c\u2019\u00e9tait l\u2019absence d\u2019une liste officielle des martyr\u2219es et bless\u00e9\u2219es de la r\u00e9volution qui emp\u00eachait la construction de monuments2 . Cette liste a finalement \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans le Journal Officiel de la R\u00e9publique Tunisienne (JORT), le 19 mars 2021.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a fallu dix ans de mobilisations des bless\u00e9\u2219es et des familles de martyr\u2219es pour que cette liste voit le jour. Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, pas moins de quatre institutions ont produit des listes de martyrs et de bless\u00e9s : La Commission des martyrs et bless\u00e9s de la r\u00e9volution qui si\u00e8ge au Comit\u00e9 sup\u00e9rieur des droits de l\u2019Homme et des libert\u00e9s fondamentales, instance officiellement en charge de la production d\u2019une liste, l\u2019Instance V\u00e9rit\u00e9 et Dignit\u00e9 (IVD) qui a publi\u00e9 sa propre liste \u00e0 partir des plaintes et t\u00e9moignages qu\u2019elle a re\u00e7ue, le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur et les gouverneurs et enfin, les tribunaux militaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la commission des martyrs et bless\u00e9s de la r\u00e9volution a bien publi\u00e9 une liste le 8 octobre 2019 sur son site, cette derni\u00e8re ne faisait toutefois pas l\u2019objet de recoupements avec les autres listes, notamment celle produite par l\u2019IVD. Khayem Chemli, charg\u00e9 de la justice transitionnelle \u00e0 Avocats sans Fronti\u00e8res (ASF) note que \u00ab La commission a longtemps refus\u00e9 de collaborer avec l&#8217;IVD quand elle existait, alors que \u00e7a aurait pu faire gagner beaucoup de temps et aurait pu \u00e9viter des erreurs \u00bb3 .<\/p>\n\n\n\n<p>Le pr\u00e9sident de la commission lui-m\u00eame, Taoufik Bouderbala, d\u00e9clarait en d\u00e9cembre 2020 qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas exclu que des erreurs et oublis soient \u00e0 d\u00e9nombrer. La liste produite par la commission et finalement publi\u00e9e dans le Journal Officiel ne compte en effet que 129 mort\u2219es et 619 bless\u00e9\u2219es. A titre de comparaison, la commission charg\u00e9e en f\u00e9vrier 2011 de la m\u00eame t\u00e2che et dirig\u00e9e par le m\u00eame Taoufik Bouderbala d\u00e9nombrait, elle, 338 mort\u2219es et 2147 bless\u00e9\u2219es dans son rapport final. Ces diff\u00e9rences s\u2019expliquent partiellement par la d\u00e9finition que le d\u00e9cret cr\u00e9ant la Commission des martyrs et bless\u00e9s de la r\u00e9volution au sein du comit\u00e9 sup\u00e9rieur des droits de l\u2019homme et des libert\u00e9s fondamentales. Selon l\u2019article 6, les \u00ab martyrs \u00bb y sont d\u00e9finis comme des \u00ab personnes qui ont risqu\u00e9 leur vie pour la r\u00e9volution, sont d\u00e9c\u00e9d\u00e9es ou ont souffert de blessures qui leur ont caus\u00e9 un handicap, entre le 17 d\u00e9cembre 2010 et le 28 f\u00e9vrier 2011 \u00bb. En outre, lors des travaux de la commission, des accusations de faux certificats m\u00e9dicaux ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9es par Bouderbala envers des bless\u00e9\u2219es. Avec la publication de la liste dans le Journal Officiel, les contestations devront faire l\u2019objet de plaintes aupr\u00e8s du Tribunal Administratif, qui depuis la publication de la liste sur le site de la commission en octobre 2019 a re\u00e7u d\u00e9j\u00e0 plus de deux mille recours.<\/p>\n\n\n\n<p>A la confusion qui entourait la liste s\u2019ajoutait le retard de la Pr\u00e9sidence du Gouvernement \u00e0 la publier dans le Journal Officiel. Depuis sa mise en ligne par la commission en 2019, les annonces de publications imminentes au JORT se sont succ\u00e9d\u00e9es, sans effets, jusqu\u2019au 19 mars 2021, o\u00f9 l\u2019annonce, faite deux jours auparavant par le Chef du Gouvernement Hichem Mechichi, s\u2019est concr\u00e9tis\u00e9e. Pour Khayem Chemli, ce retard est politique :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Sous B\u00e9ji Ca\u00efd Essebsi et Youssef Chahed, l&#8217;atmosph\u00e8re \u00e9tait hostile \u00e0 la justice transitionnelle de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, et \u00e0 la reconnaissance de la r\u00e9volution. Les travaux de l&#8217;IVD ont \u00e9t\u00e9 entrav\u00e9s par tous les minist\u00e8res [\u2026] Sous Kais Saied, le gouvernement d\u2019Elyes Fakhfekh (F\u00e9vrier \u2013 Septembre 2020) a prioris\u00e9 la justice transitionnelle, d&#8217;o\u00f9 la publication du rapport de l&#8217;IVD dans le JORT, mais [son successeur] Hichem Mechichi est utilis\u00e9 par Ennahdha et Qalb Tounes, deux partis d\u00e9favorables \u00e0 la justice transitionnelle. Politiquement, c&#8217;est toute la classe politique qui est responsable de ce fiasco \u00bb.4<\/p>\n\n\n\n<p>De d\u00e9cembre \u00e0 janvier derniers, familles de martyr\u2219es et bless\u00e9\u2219es ont occup\u00e9 le si\u00e8ge de l\u2019Instance g\u00e9n\u00e9rale des r\u00e9sistants, des martyrs et bless\u00e9s de la r\u00e9volution et des op\u00e9rations terroristes. L\u2019occupation est venue en r\u00e9action aux violences polici\u00e8res, le 17 d\u00e9cembre 2020, anniversaire de l\u2019immolation de Mohamed Bouazizi \u2013 et pour de nombreux Tunisien\u2219nes, la date l\u00e9gitime de comm\u00e9moration de la r\u00e9volution \u2013 lors d\u2019une manifestation organis\u00e9e devant le si\u00e8ge de la Pr\u00e9sidence du Gouvernement. Ce jour-l\u00e0, bless\u00e9\u2219es et familles de martyr\u2219es \u00e9taient venu\u2219es r\u00e9clamer la publication de la liste.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces m\u00eames familles et proches sont \u00e0 l\u2019origine des tr\u00e8s rares hommages aux martyr\u2219es dans l\u2019espace public \u00e0 Tunis. Des initiatives priv\u00e9es ou associatives, qui se sont faites sans l\u2019Etat central et \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, sans les municipalit\u00e9s. Dans le centre de Tunis, il y a ainsi un parc Helmi Manai, hommage des habitant\u2219es au jeune homme de 23 ans tu\u00e9 par les forces de l\u2019ordre le 13 janvier 2011, tandis qu\u2019au Kram-ouest, en banlieue nord de Tunis, une plaque en marbre rend hommage aux huit personnes tu\u00e9es par la police dans le quartier en janvier 2011. Une plaque \u00e0 laquelle s\u2019est ajout\u00e9 un rond-point en janvier 2019, command\u00e9 par la mairie \u00e0 un artiste.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Des choix locaux \u00e0 la port\u00e9e politique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La municipalit\u00e9 du Kram est l\u2019une des tr\u00e8s rares municipalit\u00e9s du pays \u00e0 avoir install\u00e9 de son propre gr\u00e9 un monument en hommage \u00e0 la r\u00e9volution.<\/p>\n\n\n\n<p>Fathi Laayouni, maire de la commune du Kram, \u00e9lu \u00e0 l\u2019issue des \u00e9lections municipales de 2018, s\u2019est fait connaitre par ses conflits avec l\u2019Etat central apr\u00e8s la cr\u00e9ation d\u2019un fond de Zakat, ses conflits avec Kais Saied, et ses ronds-points excentriques5 . Depuis son \u00e9lection, les ronds-points de la ville voient pousser des sculptures (une tortue marine, une Palestine de 1948 surmont\u00e9e d\u2019un drone, une mol\u00e9cule de coronavirus \u00e9cras\u00e9e par un caduc\u00e9e symbolisant la sant\u00e9 etc.) qui suscitent l\u2019hilarit\u00e9 sur les r\u00e9seaux sociaux et les m\u00e9dias. L\u2019un de ces ronds-points, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du Kram-Ouest (aujourd\u2019hui rebaptis\u00e9 Kram-ville), est un hommage aux huit martyrs tomb\u00e9s en janvier 2011 dans ce quartier populaire de Tunis. Pour Laayouni, l\u2019absence de liste n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un obstacle \u00e0 la construction du monument :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab C\u2019est une petite ville, tout le monde se connait. Les habitant\u2219es savent qui sont les martyrs. Quand notre conseil municipal est arriv\u00e9, il y avait d\u00e9j\u00e0 une plaque en marbre avec les noms des martyrs du Kram. Ce sont les habitant\u2219es qui l\u2019ont mise l\u00e0. Nous n\u2019avons pas voulu entrer dans ces d\u00e9tails de liste officielle, puisque vous voyez bien que 10 ans plus tard, ils n\u2019ont pas sorti leur liste. Nous connaissons nos martyrs et donc nous avons pris les devants pour que la br\u00fblure, la douleur des familles trouve o\u00f9 se loger dans la ville \u00bb6 , d\u00e9clarait-il en septembre 2020.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant que la liste des martyr\u2219es et bless\u00e9\u2219es est officiellement publi\u00e9e, la question de l\u2019hommage aux martyr\u2219es et \u00e0 la r\u00e9volution dans la capitale devrait sans surprise prendre un tournant plus politique, r\u00e9v\u00e9lant les positionnements des uns et des autres sur la l\u00e9gitimit\u00e9 de ce que beaucoup de partisan\u2219tes de l\u2019Ancien R\u00e9gime appellent avec m\u00e9pris \u00ab la r\u00e9volution de la brouette \u00bb, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la brouette de fruits et de l\u00e9gumes confisqu\u00e9e par la police \u00e0 Mohamed Bouazizi.<\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 de la municipalit\u00e9 de Tunis, Henda Belhaj Ali, conseill\u00e8re municipale de la ville et pr\u00e9sidente de la commission noms et monuments, argue de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00eatre rigoureux dans le choix des hommages \u00ab pour ne pas tomber dans le populisme qui d\u00e9valorise ce geste-l\u00e0 \u00bb7 , citant Laayouni comme exemple de figure populiste. Pour illustrer son propos, elle cite l\u2019exemple d\u2019une place \u00e0 la Cit\u00e9 El Khadra \u00e0 Tunis qui se serait appel\u00e9e \u00ab Place Habib Bourguiba \u00bb avant la r\u00e9volution, pour ensuite devenir \u00ab Place du Martyr X \u00bb8 (sic) tout juste apr\u00e8s la r\u00e9volution. Selon elle, le martyr en question<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab n\u2019\u00e9tait pas un militant, il n\u2019\u00e9tait pas sorti manifester. Le jeune, que Dieu ait son \u00e2me, est sorti de chez lui, a allum\u00e9 un joint dans le noir. Un sniper au loin a vu l\u2019\u00e9tincelle, il a donc tir\u00e9 et l\u2019a tu\u00e9 [\u2026] Est-ce qu\u2019on peut faire une place avec \u00e7a ?  [\u2026] Moi quand je parle de places ou de rues, je parle de gens qui ont donn\u00e9 \u00e0 la Tunisie. Qui ont sacrifi\u00e9 quelque chose. Les gens qui sont descendus dans les manifestations, qui \u00e9taient conscients qu\u2019ils couraient un danger, qui \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 donner \u00e0 la Tunisie pour qu\u2019elle change, c\u2019est eux qui ont sacrifi\u00e9, c\u2019est \u00e0 eux que revient d\u2019abord le droit \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ajoute : \u00ab On ne peut pas mettre le nom d\u2019une victime sur un mur qui va rester des dizaines et des dizaines d\u2019ann\u00e9es. Par contre, un vrai martyr, celui qui a \u00e9t\u00e9 dans une manifestation ou qui a organis\u00e9 une manifestation, c\u2019est lui qui est prioritaire \u00bb9 .<\/p>\n\n\n\n<p>La conseill\u00e8re rend ainsi explicite une distinction entre \u00ab martyr\u2219es \u00bb et victimes de la violence d\u2019Etat. Les \u00ab vrai\u2219es \u00bb martyr\u2219es, militant\u2219es, politis\u00e9\u2219es peuvent prendre place dans l\u2019histoire. Les victimes, elles, n\u2019ont pas droit \u00e0 cet honneur, n\u2019\u00e9tant que des dommages collat\u00e9raux. Une distinction qui a peut-\u00eatre son origine dans l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019Etat tunisien issu de l\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 reconnaitre une citoyennet\u00e9 pleine et enti\u00e8re \u00e0 tout\u2219es celles et ceux qui, historiquement, ont \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9\u2219es au \u00ab manque \u00bb et \u00e0 \u00ab l\u2019arri\u00e9ration \u00bb : manque de modernit\u00e9, manque de civilisation, manque d\u2019\u00e9ducation, et dans ce cas, manque de politisation.10<\/p>\n\n\n\n<p>Pour son coll\u00e8gue Ahmed Bouazzi, conseiller municipal de la ville de Tunis, affili\u00e9 au parti d\u2019opposition \u00ab Courant D\u00e9mocratique \u00bb, l\u2019absence de monuments officiels li\u00e9s \u00e0 la r\u00e9volution est profond\u00e9ment politique. Il d\u00e9clare : \u00ab Le pouvoir politique, ex\u00e9cutif et le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur sont contre la r\u00e9volution et contre son souvenir \u00bb11 . Pour lui, deux monuments symbolisent la Restauration : la statue \u00e9questre de Bourguiba et la st\u00e8le en hommage aux martyr\u2219es du Minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, situ\u00e9es \u00e0 quelques m\u00e8tres l\u2019une de l\u2019autre : \u00ab Ramener Bourguiba et le mettre l\u00e0 o\u00f9 on a fait la r\u00e9volution, c\u2019est une vengeance contre la r\u00e9volution, contre les jeunes et les martyrs. C\u2019est une mani\u00e8re de dire : nous sommes de retour. Quant \u00e0 la st\u00e8le, c\u2019est le minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur qui dit \u00ab On a mis \u00e7a pour nos martyrs et vous ne pouvez pas y toucher, vous ne pouvez pas l\u2019atteindre \u00ab \u0641\u0648\u0642 \u0642\u0644\u0648\u0628\u0651\u0643\u0645 \u00bb \u00bb12 . Ils savent que personne ne veut de cette st\u00e8le. C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019elle est inaccessible, pour que personne ne puisse y toucher \u00bb. Et en effet, les deux monuments sont totalement inaccessibles au public. La statue de Bourguiba l\u2019a \u00e9t\u00e9 bri\u00e8vement apr\u00e8s son inauguration, mais \u00e0 la suite de tags sur le socle en 2016, l\u2019acc\u00e8s a \u00e9t\u00e9 interdit. La st\u00e8le du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, quant \u00e0 elle, est situ\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du tr\u00e8s large p\u00e9rim\u00e8tre que le minist\u00e8re a ferm\u00e9 pour sa propre s\u00e9curit\u00e9. Elle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 approchable par les passant\u2219es. Bouazzi conclue : \u00ab La capitale est un territoire occup\u00e9 par le Minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur. Ils font ce qu\u2019ils veulent. Ils mettent des barri\u00e8res o\u00f9 ils veulent. La municipalit\u00e9 ne peut rien \u00bb13 .<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quels monuments pour quelle r\u00e9volution ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de la mauvaise volont\u00e9 \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer une r\u00e9volution venue \u00e9branler un r\u00e9cit politique fond\u00e9 sur une conception de la nation unie, consensuelle et moderniste, il y a eu, pour Iheb Guermazi, architecte, doctorant au Massachussetts Institute of Technology (MIT), \u00ab un \u00e9chec de la r\u00e9volution \u00e0 \u00eatre d\u00e9finie comme un projet id\u00e9ologique \u00bb et donc, \u00e0 terme, \u00e0 \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e : \u00ab La r\u00e9volution n\u2019est jamais devenue une id\u00e9e. Elle est rest\u00e9e un moment. Or, comment peut-on repr\u00e9senter un moment ?\u00bb14 demande-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Guermazi, cet \u00e9chec a deux explications qui se nourrissent entre elles : D\u2019une part, vingt-trois ans d\u2019absence de structures narratives dans l\u2019espace public sous Ben Ali. D\u2019autre part, le refus d\u2019embrasser la radicalit\u00e9 du moment r\u00e9volutionnaire par l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9chiquier politique tunisien.<\/p>\n\n\n\n<p>A contre-courant d\u2019une doxa qui voudrait que Ben Ali ait surinvesti l\u2019espace public pour asseoir sa pr\u00e9sence, Guermazi fait l\u2019hypoth\u00e8se que les symboles de l\u2019\u00e9poque Ben Ali (le \u00ab 7 \u00bb, le mauve, les horloges dans les places publiques) \u00e9taient des coquilles vides, d\u00e9nu\u00e9es de r\u00e9cits : Ben Ali aurait voulu cacher le fait qu\u2019il n\u2019avait rien \u00e0 dire, rien \u00e0 ajouter, \u00e0 travers une omnipr\u00e9sence d\u2019insignifiance dans l\u2019espace public. \u00ab Le 7 n\u2019est qu\u2019un 7 [\u2026] L\u2019horloge n\u2019est qu\u2019une horloge. [\u2026] Tout ce que \u00e7a voulait dire c\u2019\u00e9tait :\u00ab Je suis l\u00e0, je ne bouge pas \u00bb. Apr\u00e8s vingt ans d\u2019un tel vide dans la repr\u00e9sentation, une movida aurait \u00e9t\u00e9 des plus improbables \u00bb15 .<\/p>\n\n\n\n<p>Le refus de la radicalit\u00e9, la recherche du compromis et du consensus, h\u00e9rit\u00e9e du r\u00e9gime de Ben Ali16 et plus largement, l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9inventer le r\u00e9cit national pour y inclure celles et ceux qui en furent effac\u00e9\u2219es par des d\u00e9cennies de monopolisation du pouvoir par les r\u00e9gions c\u00f4ti\u00e8res est l\u2019autre cause que met en avant Guermazi pour expliquer l\u2019\u00e9chec de la r\u00e9volution \u00e0 prendre place dans l\u2019espace public :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Pendant les trois premi\u00e8res ann\u00e9es de la r\u00e9volution, il y a eu un moment radical. Le dictateur \u00e9tait parti. L\u2019Etat de 1956 \u00e9tait en ruine. Les gens voulaient de la radicalit\u00e9. Ils voulaient quelque chose qui puisse changer leurs vies, pas juste au niveau de l\u2019imaginaire collectif, les gens voulaient voir changer leur vie de tous les jours, voulaient se r\u00e9imaginer comme individus et les seuls qui ont \u00e9t\u00e9 capables de donner \u00e7a, en Tunisie, malheureusement, c\u2019\u00e9tait les jihadistes \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019alliance entre le parti Ennahdha et son adversaire Nidaa Tounes a remis sur les rails le r\u00e9cit national bourguibien, r\u00e9cit qu\u2019Ennahdha s\u2019est empress\u00e9 d\u2019adopter. Cette alliance est venue sceller la d\u00e9j\u00e0 bien mince fen\u00eatre d\u2019opportunit\u00e9 radicale.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, ce d\u00e9sir de vie chang\u00e9e, d\u2019aube nouvelle pour le pays et ses habitant\u2219es, semble toujours pr\u00e9sent pour au moins une partie de la population. Cette promesse radicale de changement a en partie \u00e9t\u00e9 reprise par Kais Saied. Ce n\u2019est d\u2019ailleurs sans doute pas par hasard que son \u00e9lection en novembre 2019 a imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 suivie par une grande campagne citoyenne de nettoyage et d\u2019embellissement de l\u2019espace public, campagne qui a pris le nom de \u00ab \u062d\u0627\u0644\u0629 \u0648\u0639\u064a \u00bb(\u00e9tat de conscience), marquant ainsi un moment de  r\u00e9appropriation de l\u2019espace public par les citoyens\u2219nes.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019absence de monuments c\u00e9l\u00e9brant la r\u00e9volution signale la r\u00e9sistance du pouvoir en place \u00e0 adopter cette derni\u00e8re comme une partie \u00e0 part enti\u00e8re du r\u00e9cit national. Pour le moment, le r\u00e9cit national de 1956, r\u00e9cit fait de grands hommes \u00e9clair\u00e9s et modernisateur, reste en place m\u00eame si profond\u00e9ment contest\u00e9. Dans ce r\u00e9cit, la r\u00e9volution ne peut \u00eatre qu\u2019une parenth\u00e8se \u00e0 refermer. Les quelques hommages aux inconnu\u2219es ayant trouv\u00e9 la mort lorsqu\u2019ils et elles ont voulu exprimer leur d\u00e9sir de changement ne font gu\u00e8re le poids, m\u00eame quand ces hommages sont port\u00e9s par des autorit\u00e9s locales. L\u2019espace public reste un enjeu politique de taille, qui, par ses diverses formes de confiscation par l\u2019Etat ou d\u2019appropriation par les citoyen\u2219nes, signale l\u2019oscillation entre retour \u00e0 l\u2019ordre ancien o\u00f9 chacun\u2219e reste bien \u00e0 sa place, et d\u00e9mocratisation, o\u00f9 une place est prise par les personnes marginalis\u00e9\u2219es et historiquement invisibilis\u00e9\u2219es du pays17 .<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Endnotes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>1 L\u2019expression est de Iheb Guermazi<br>2 Confirm\u00e9 par la conseill\u00e8re municipale Henda Belhaj Ali<br>3 Correspondance Khayem Chemli, Tunis. Mars 2021.<br>4 Correspondance Khayem Chemli, Tunis. Mars 2021.<br>5 L\u2019autrice de ce texte pr\u00e9pare un documentaire sur les ronds-points du Kram.<br>6 Entretien Fathi Laayouni, Le Kram, septembre 2020.<br>7 Entretien Henda Belhaj Ali, Tunis, F\u00e9vrier 2021.<br>8 En r\u00e9alit\u00e9 la place s\u2019appelle \u00ab Place des martyrs \u00bb et elle rend hommage \u00e0 deux martyrs tomb\u00e9s lors d\u2019affrontements avec la police en janvier 2011 : Elyes Krir (tu\u00e9 le 16 janvier 2011 alors qu\u2019il prot\u00e9geait le quartier la nuit avec d\u2019autres habitants du quartier. Elyes a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par un tireur inconnu sorti d\u2019une voiture noire selon des t\u00e9moins) et Alaaeddine el Thairi. Seul l\u2019un d\u2019eux, Alaaeddine el Thairi figure sur la liste d\u00e9finitive des martyr\u2219es de la r\u00e9volution.<br>9 Entretien Henda Belhaj Ali, Tunis, F\u00e9vrier 2021.<br>10 Lakhal Malek. Le \u00ab manque \u00bb de citoyennet\u00e9 en Tunisie\u202f: une lecture critique. M\u00e9moire de Master. Paris. 2017.<br>11 Entretien t\u00e9l\u00e9phonique Ahmed Bouazzi. Tunis. F\u00e9vrier 2021.<br>12 C\u2019est l\u2019expression utilis\u00e9e par Bouazzi.<br>13 Entretien t\u00e9l\u00e9phonique Ahmed Bouazzi. Tunis. F\u00e9vrier 2021.<br>14 Entretien Iheb Guermazi. Tunis. Mars 2021.<br>15 Entretien Iheb Guermazi. Tunis. Mars 2021.<br>16 Hibou B\u00e9atrice. La force de l\u2019ob\u00e9issance\u202f: \u00e9conomie politique de la r\u00e9pression en Tunisie. Paris : \u00c9ditions La D\u00e9couverte. 2006.<br>17 Voir Ranci\u00e8re Jacques, Aux Bords du Politique. Paris : Folio Essais. 2004<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.arab-reform.net\/fr\/publication\/tunisie-une-revolution-qui-attend-encore-ses-monuments\/\">Arab reform initiative<\/a>, 12 mai 2021<\/p>\n\n\n\n<p>Etiquettes : Tunisie, r\u00e9volution, printemps arabe, <br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dix ans plus tard, la Tunisie doit encore d\u00e9cider de comment elle veut comm\u00e9morer publiquement sa r\u00e9volution. 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