{"id":72521,"date":"2020-05-26T12:45:47","date_gmt":"2020-05-26T10:45:47","guid":{"rendered":"http:\/\/moroccomail.fr\/?p=45597"},"modified":"2020-05-26T12:45:47","modified_gmt":"2020-05-26T10:45:47","slug":"propagande-antiterroriste-les-attentats-de-casablanca","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/xnalgrt.cluster100.hosting.ovh.net\/index.php\/2020\/05\/26\/propagande-antiterroriste-les-attentats-de-casablanca\/","title":{"rendered":"Propagande antiterroriste : Les attentats de Casablanca"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La vague d\u2019attentats kamikazes qui a endeuill\u00e9 le Maroc, le 16 mai 2003, a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme une op\u00e9ration con\u00e7ue par Abou Moussab Zarquaoui pour les r\u00e9seaux Al-Qa\u00efda. Le royaume ch\u00e9rifien aurait rapidement arr\u00eat\u00e9 les complices, les aurait jug\u00e9s et condamn\u00e9s, sauvant ainsi son processus d\u00e9mocratique. Une th\u00e8se taill\u00e9e en pi\u00e8ces par le professeur Omar Mounir qui rel\u00e8ve, dans un r\u00e9cent ouvrage, les incoh\u00e9rences de la version officielle. Selon notre enqu\u00eate, les attentats pourraient \u00eatre li\u00e9s \u00e0 la question saharaouie et auraient \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s par le gouvernement pour museler un parti islamiste que tous donnaient gagnant aux \u00e9lections municipales imminentes.<br><br>R\u00c9SEAU VOLTAIRE | PARIS (FRANCE) | 28 F\u00c9VRIER 2005<br><br>Le 16 mai 2003, le Maroc est secou\u00e9 par une vague d\u2019attentats sans pr\u00e9c\u00e9dent. Par une s\u00e9rie de cinq attaques quasi-simultan\u00e9es dans la ville de Casablanca, le royaume est soudainement touch\u00e9 par le \u00ab terrorisme international \u00bb. L\u2019op\u00e9ration fait une quarantaine de morts et une centaine de bless\u00e9s. Imm\u00e9diatement, le pouvoir adopte une l\u00e9gislation antiterroriste jusque-l\u00e0 soumise \u00e0 une forte opposition, et incarc\u00e8re un grand nombre d\u2019opposants politiques issus des mouvements islamistes. Ces mesures l\u00e9gitimes et appropri\u00e9es sont d\u2019une efficacit\u00e9 redoutable, le Maroc \u00e9radique rapidement le terrorisme et retrouve sa stabilit\u00e9 ant\u00e9rieure.<br><br>C\u2019est en tout cas la version officielle de cet \u00e9v\u00e9nement qui a aujourd\u2019hui disparu de la m\u00e9moire collective. Cependant, Omar Mounir, ancien professeur de la Facult\u00e9 de droit de Casablanca, vient de publier un livre, Les Attentats de Casablanca et le complot du 11 septembre, dans lequel il expose les contradictions de la th\u00e8se des autorit\u00e9s marocaines. Repla\u00e7ant cette vague d\u2019attentats dans le contexte g\u00e9n\u00e9ral de \u00ab guerre au terrorisme \u00bb et du conflit irakien, il propose une interpr\u00e9tation tout \u00e0 fait diff\u00e9rente de ces \u00e9v\u00e9nements.<br><br><strong>Des versions contradictoires<br><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s les premi\u00e8res heures, les versions donn\u00e9es aux m\u00e9dias sont tr\u00e8s confuses, \u00e0 la fois sur les cibles vis\u00e9es et sur le mode op\u00e9ratoire des terroristes. Pour le journal Le Monde, \u00ab trois voitures pi\u00e9g\u00e9es ont explos\u00e9 respectivement pr\u00e8s du consulat de Belgique, de l\u2019h\u00f4tel Farah-Maghreb (ex-Safir) et du Cercle de l\u2019alliance isra\u00e9lite, et une ou deux bombes ont explos\u00e9 \u00e0 la Casa Espana (Maison d\u2019Espagne), le centre culturel hispanique, pourvu d\u2019un restaurant tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9 \u00bb. Dans son chapeau, le \u00ab quotidien de r\u00e9f\u00e9rence \u00bb, se contredisant lui-m\u00eame, explique que les attentats sont \u00ab pour la plupart des attaques-suicides de kamikazes \u00bb. Des kamikazes suffisamment amateurs pour rester \u00e0 bord des voitures en stationnement qu\u2019ils ont eux-m\u00eames pi\u00e9g\u00e9es ? Dans le m\u00eame article, le journaliste affirme qu\u2019\u00ab une bombe aurait \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble [de l\u2019h\u00f4tel Farah-Maghreb] par un kamikaze \u00e0 pied, selon un t\u00e9moin \u00bb. Le ministre marocain de l\u2019Int\u00e9rieur, Moustapha Sahel, explique que \u00ab ces attentats portent la signature du terrorisme international \u00bb. Selon lui, \u00ab le but vis\u00e9 par les terroristes \u00e9tait de porter atteinte au processus d\u00e9mocratique au Maroc et \u00e0 son &#8220;pluralisme&#8221; politique \u00bb. Objectif atteint : dans les jours qui suivent, la police marocaine arr\u00eate de nombreux opposants issus des mouvements islamistes, alors m\u00eame que le pr\u00e9sident du Parti de la justice et du d\u00e9veloppement, la branche politique de cette tendance, a qualifi\u00e9 ces attentats de \u00ab crime terroriste sauvage \u00bb [1].<br><br>Les enqu\u00eateurs ne s\u2019attardent pas beaucoup sur les motivations \u00e9ventuelles des terroristes. Ils se contentent d\u2019une cassette sonore distribu\u00e9e en f\u00e9vrier 2003 et attribu\u00e9e \u00e0 Oussama Ben Laden dans laquelle celui-ci affirmait que \u00ab les musulmans doivent se mobiliser pour se lib\u00e9rer du joug de ces r\u00e9gimes apostats, asservis par l\u2019Am\u00e9rique. (&#8230;) Parmi les pays qui devraient \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s figurent la Jordanie, le Maroc, le Nig\u00e9ria, le Pakistan, le pays des deux saintes mosqu\u00e9es et le Y\u00e9men \u00bb [2].<br><br>Selon la police, \u00ab une dizaine de kamikazes ont trouv\u00e9 la mort et trois suspects, tous de nationalit\u00e9 marocaine, ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s \u00bb. Parmi eux, figurerait un kamikaze bless\u00e9. Dans les jours qui suivent, la police identifie huit membres des cinq commandos et proc\u00e8de \u00e0 une trentaine d\u2019arrestations. L\u2019enqu\u00eate vise un groupe islamiste, Assirat Al-Moustaquim (Le Droit Chemin), une bande d\u2019un quartier populaire de Casablanca qui pr\u00f4ne une application rigoriste de la loi coranique. Dans la foul\u00e9e, le pr\u00e9sident \u00e9tats-unien, George W. Bush, offre son aide pour \u00ab arr\u00eater et traduire en justice les responsables \u00bb des attentats. Une proposition qui suscite imm\u00e9diatement une forte opposition populaire, Bush \u00e9tant m\u00eame qualifi\u00e9 de \u00ab pompier-incendiaire \u00bb. Puis, apr\u00e8s avoir interpell\u00e9 deux autres kamikazes survivants, la police marocaine arr\u00eate \u00ab le coordinateur principal \u00bb des attentats, mais celui-ci d\u00e9c\u00e8de avant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 la justice, de \u00ab mort naturelle \u00bb. Il n\u2019emp\u00eache, d\u2019apr\u00e8s les enqu\u00eateurs, les personnes d\u00e9j\u00e0 arr\u00eat\u00e9es ont permis d\u2019identifier huit des quatorze kamikazes, et de conna\u00eetre l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du fonctionnement du r\u00e9seau.<br><br>Dans les jours qui suivent, c\u2019est un suspect fran\u00e7ais qui est interpell\u00e9 \u00e0 Tanger. Ce dernier, Robert Richard Antoine Pierre, r\u00e9side au Maroc depuis six ans et est rapidement soup\u00e7onn\u00e9 d\u2019\u00eatre un maillon essentiel du dispositif.<br><br><br>Les suites judiciaires de l\u2019affaire sont une v\u00e9ritable parodie de justice. Fin juin, une trentaine de Marocains arr\u00eat\u00e9s avant les attentats et soup\u00e7onn\u00e9s d\u2019appartenir \u00e0 l\u2019organisation clandestine \u00ab Salafia Jihadia \u00bb sont jug\u00e9s&#8230; pour leur r\u00f4le dans l\u2019op\u00e9ration de Casablanca ! Le procureur requiert contre eux la \u00ab peine maximale \u00bb, donc la peine de mort pour une dizaine d\u2019entre eux. Tous ont pourtant ni\u00e9 les faits \u00e0 l\u2019exception de Youssef Fikri, baptis\u00e9 \u00ab l\u2019\u00e9mir du sang \u00bb par la presse. Le tribunal suivra malgr\u00e9 tout ces r\u00e9quisitions [3].<br><br>Quelques jours plus tard, alors que le ministre de la Justice Mohammed Bouzoubaa affirme que 700 personnes sont sous le coup de proc\u00e9dures judiciaires en raison de leur implication \u00ab directe ou indirecte \u00bb dans cette trag\u00e9die, le premier proc\u00e8s directement li\u00e9 aux \u00ab attentats-suicides \u00bb s\u2019ouvre \u00e0 Casablanca. Les 52 suspects (qui seront bient\u00f4t 87) sont des membres de la Salafia Jihadia. Parmi eux, les trois kamikazes pr\u00e9sum\u00e9s rescap\u00e9s. Ceux-ci sont d\u2019ailleurs les seuls \u00e0 \u00eatre poursuivis pour leur r\u00f4le dans les attentats du 16 mai, les autres \u00e9tant pour leur part soup\u00e7onn\u00e9s d\u2019avoir foment\u00e9 des projets similaires \u00e0 Marrakech, Agadir et Essaouira. Ils sont jug\u00e9s sur la base de la nouvelle loi antiterroriste, vot\u00e9e juste apr\u00e8s l\u2019attaque, en juin 2003 et appliqu\u00e9e r\u00e9troactivement [4]. Seul \u00e9l\u00e9ment mat\u00e9riel retenu contre eux par l\u2019accusation : \u00ab plusieurs cassettes faisant, selon elle, l\u2019apologie du jihad en Tch\u00e9tch\u00e9nie, en Palestine et en Afghanistan et que les inculp\u00e9s auraient visionn\u00e9 en groupe avant le drame du 16 mai \u00bb [5]. Au finale, quatre d\u2019entre eux sont condamn\u00e9s \u00e0 mort et trente-neuf \u00e0 la prison \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 [6]. Un Fran\u00e7ais, Pierric Picard, arr\u00eat\u00e9 et jug\u00e9 dans le cadre de cette affaire, est acquitt\u00e9.<br><br>Un troisi\u00e8me proc\u00e8s s\u2019ouvre fin ao\u00fbt. Il permet \u00e0 la justice marocaine de s\u2019int\u00e9resser au cas de Pierre Robert (\u00e9galement appel\u00e9 Richard Robert et Didier Robert), un \u00ab islamiste fran\u00e7ais \u00bb arr\u00eat\u00e9 \u00e0 Tanger le 3 juin 2005 et accus\u00e9 par le parquet de Rabat d\u2019\u00eatre \u00ab le principal responsable de cellules terroristes constitu\u00e9es \u00e0 Tanger, F\u00e8s (centre), Casablanca, et dans le nord du pays \u00bb [7]. \u00c9galement vis\u00e9e, la Salafia Jihadia, dont le Fran\u00e7ais aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019 \u00ab \u00e9mir \u00bb. Pierre Robert, qui comparait aux c\u00f4t\u00e9s de trente-trois islamistes salafistes marocains, affirme le 9 septembre 2003 qu\u2019il a travaill\u00e9 pour la DST fran\u00e7aise, pour le compte de laquelle il aurait infiltr\u00e9 la mouvance islamiste alg\u00e9rienne. Il aurait \u00e9t\u00e9 impliqu\u00e9 dans \u00ab le d\u00e9mant\u00e8lement d\u2019un r\u00e9seau de seize Alg\u00e9riens, Tunisiens et Marocains op\u00e9r\u00e9 conjointement dans cinq pays europ\u00e9ens, dont la Belgique et la France, qui mena\u00e7aient, \u00e0 travers des attentats \u00e0 la bombe, la Coupe du monde 1998 ainsi que la cath\u00e9drale de Strasbourg \u00bb [8]. Le Quotidien d\u2019Oran rappelle d\u2019ailleurs que \u00ab la DST est concern\u00e9e dans l\u2019enqu\u00eate de Casablanca, du fait que trois ressortissants fran\u00e7ais ont p\u00e9ri dans les attentats. Le lendemain des faits, quatorze agents de la DST sont arriv\u00e9s au Maroc, dont les sp\u00e9cialistes de l\u2019identification judicaire, des sp\u00e9cialistes en explosifs et des experts du laboratoire central, pour \u00e9pauler leurs homologues marocains \u00bb. Bien que le minist\u00e8re fran\u00e7ais ait imm\u00e9diatement d\u00e9menti ces informations, les d\u00e9clarations de Robert font sensation. Cela n\u2019emp\u00eache cependant pas la justice marocaine de le condamner lourdement, malgr\u00e9 l\u2019absence de tout \u00e9l\u00e9ment mat\u00e9riel dans le dossier d\u2019accusation. Le 29 septembre, il \u00e9cope de la prison \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9, tout comme deux autres pr\u00e9venus. Les autres sont condamn\u00e9s \u00e0 des peines allant de trois mois \u00e0 trente ans d\u2019emprisonnement, tandis que deux seulement sont relax\u00e9s [9].<br><br>Ainsi se termine cette t\u00e9n\u00e9breuse affaire. Avec cette derni\u00e8re vague de condamnations, les autorit\u00e9s marocaines referment le dossier des attentats les plus meurtriers qu\u2019a connus le Maroc, quatre mois seulement apr\u00e8s qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 commis. On ne sait pourtant rien, ni des motivations des auteurs, ni de l\u2019id\u00e9ologie de leur r\u00e9seau, ni des cibles d\u00e9sign\u00e9es, ni du mode op\u00e9ratoire. Tant sur le plan politique que mat\u00e9riel, ces attentats restent un myst\u00e8re. Un myst\u00e8re qu\u2019Omar Mounir a choisi d\u2019\u00e9claircir.<br><br><strong>Le choix des cibles<br><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re attaque a \u00e9t\u00e9 commise dans le quartier de Sahat Al-Arsa, dans la vieille m\u00e9dina de Casablanca. Contrairement \u00e0 ce qui deviendra plus tard la version officielle, l\u2019attentat n\u2019est pas r\u00e9alis\u00e9 par un commando de trois kamikazes, mais par un seul. Les trois autres victimes seraient simplement des passants, d\u2019apr\u00e8s les t\u00e9moignages recueillis par l\u2019hebdomadaire TelQuel. Les m\u00e9dias vont rapidement \u00e9clipser ce d\u00e9tail pour chercher \u00e0 expliquer quelle \u00e9tait la cible du ou des terroristes. Selon eux, c\u2019est le cimeti\u00e8re juif voisin qui \u00e9tait vis\u00e9. Pourtant, comme le note Omar Mounir, \u00ab le dernier enterrement remonte quand m\u00eame \u00e0 1950 \u00bb et l\u2019explosion a eu lieu \u00e0 plusieurs rues de son emplacement. Et l\u2019auteur de s\u2019\u00e9tonner : \u00ab Venir avec, apparemment, l\u2019intention de faire sauter un cimeti\u00e8re ou l\u2019on ne sait quoi et ne m\u00eame pas savoir o\u00f9 il se trouve ! \u00bb.<br>Concernant l\u2019attaque du Centre de l\u2019alliance juive, elle est r\u00e9alis\u00e9e, selon des t\u00e9moignages \u00e9galement recueillis par TelQuel, par deux terroristes munis de bombes. La veille, les terroristes y auraient perturb\u00e9 un banquet de 150 personnes. Ils ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l\u2019attaquer alors qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9sert, un vendredi soir de shabbat. La troisi\u00e8me cible vis\u00e9e est le restaurant \u00ab Le Positano \u00bb, qui se trouve en face de l\u2019ambassade de Belgique. Il est fr\u00e9quent\u00e9 par une bonne partie de la communaut\u00e9 juive de Casablanca, et se situe dans le quartier de la ville qui compte le plus de synagogues. Il est \u00e9galement situ\u00e9 non loin de l\u2019ambassade \u00e9tats-unienne. Mais l\u00e0 encore, les incoh\u00e9rences sont multiples : les terroristes se sont faits sauter, ou tout au moins les explosions ont eu lieu, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du restaurant et non \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Les victimes sont des passants, notamment un Fran\u00e7ais qui descendait de son v\u00e9hicule. Aucun Juif ne pouvait \u00eatre vis\u00e9, puisque l\u00e0 encore, l\u2019attentat a \u00e9t\u00e9 perp\u00e9tr\u00e9 le soir du shabbat.<br>Voil\u00e0 pour les trois attentats \u00ab rat\u00e9s \u00bb, o\u00f9 les victimes sont principalement les auteurs eux-m\u00eames. Seuls quelques passants subissent, parfois de mani\u00e8re fatale, les cons\u00e9quences de la \u00ab maladresse \u00bb des terroristes. L\u2019attentat qui vise les int\u00e9r\u00eats espagnols au Maroc est bien plus meurtrier. Vers 22h30, trois terroristes p\u00e9n\u00e8trent dans la Casa de Espa\u00f1a, qui comprend un restaurant et un club social espagnol subventionn\u00e9 par Madrid. L\u2019attaque fait vingt-deux morts, dont un Italien, deux Espagnols et dix-neuf Marocains.<br>Enfin, le dernier attentat vise l\u2019h\u00f4tel Farah. L\u2019attaque fait trois morts : un kamikaze, un vigile et le concierge.<br><br>Quelle est la logique de ces attentats ? D\u2019apr\u00e8s l\u2019AFP, \u00ab les attaques (&#8230;) ont vis\u00e9 des cibles juives et des \u00e9tablissement fr\u00e9quent\u00e9s par des \u00e9trangers \u00bb. Pourtant, \u00ab la majorit\u00e9 [des victimes] sont des Marocains \u00bb [10]. En ce qui concerne les \u00ab cibles juives \u00bb, il semble que les attaques n\u2019aient pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es dans le but de tuer, puisque les lieux choisis ne pouvaient pas \u00eatre fr\u00e9quent\u00e9s par des Juifs ce soir-l\u00e0. D\u2019o\u00f9 l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019Omar Mounir : les terroristes \u00ab voulaient avertir les Juifs et non pas les tuer, peut-\u00eatre&#8230;. Les contraindre \u00e0 quitter le Maroc pour Isra\u00ebl comme Sharon le leur demandera au lendemain des explosions \u00bb.<br><br>Une seule cible peut \u00eatre clairement identifi\u00e9e : l\u2019Espagne. Comme le note Omar Mounir, \u00ab le Casa de Espana se trouvait dans le m\u00eame b\u00e2timent que la Chambre de commerce espagnole, non loin de la mission catholique ib\u00e9rique de Saint Fran\u00e7ois d\u2019Assise, derri\u00e8re le restaurant. L\u2019\u00c9tat et l\u2019\u00c9glise espagnols \u00e9taient donc repr\u00e9sent\u00e9s ici \u00bb. \u00c0 quelques jours d\u2019\u00e9lections municipales cruciales pour le gouvernement Aznar, alli\u00e9 inconditionnel de Washington, celui-ci se retrouve ainsi confront\u00e9 \u00e0 un flot de critiques de Jos\u00e9 Luis Rodrigues Zapatero, qui l\u2019accuse \u00ab d\u2019avoir plac\u00e9 l\u2019Espagne sur la liste des objectifs du terrorisme international \u00bb [11].<br><br><strong>Liens avec Al-Qa\u00efda<br><\/strong>Au cours de leur enqu\u00eate, les autorit\u00e9s marocaines vont d\u00e9signer plusieurs groupes islamistes comme les responsables de l\u2019organisation de ces attaques : Assirat Al-Moustaquim, puis la Salafia Jihadia. Deux organisations peu connues des sp\u00e9cialistes mondiaux du terrorisme. La presse \u00e9voque des connexions internationales multiples : le journal Al-Ittihad Al-Ichtikari affirme que \u00ab au moins deux kamikazes r\u00e9sidaient en \u00c9gypte et aux \u00c9mirats et seraient arriv\u00e9s au Maroc par avion en provenance de Londres et de Bruxelles \u00bb. Le 5 juin, on apprend dans le Washington Post que les attentats \u00e9taient pr\u00e9par\u00e9s depuis plusieurs mois et que l\u2019ordre d\u2019ex\u00e9cution a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 par Abou Moussab Zarquaoui lui-m\u00eame. Deux semaines plus tard, Al-Qa\u00efda revendique les attentats \u00ab par l\u2019enregistrement vid\u00e9o d\u2019un homme masqu\u00e9 qui a promis de nouvelles op\u00e9rations suicides \u00bb. Le m\u00eame jour, le 23 juin, le journal As Sabah publie des informations selon lesquelles les attaques auraient \u00e9t\u00e9 financ\u00e9es par \u00ab un groupe de Marocains r\u00e9sidant en Grande-Bretagne, dans des pays scandinaves, en Su\u00e8de et au Danemark \u00bb. Ce qui permet de rattacher l\u2019op\u00e9ration aux r\u00e9seaux du terrorisme international, et notamment la n\u00e9buleuse Al-Qa\u00efda d\u2019Oussama Ben Laden. L\u2019identit\u00e9 des kamikazes et leur origine sociale, abondamment diffus\u00e9es dans la presse, vont pourtant totalement \u00e0 l\u2019encontre de cette th\u00e9orie du complot. Venus des bidonvilles les plus d\u00e9favoris\u00e9s de Casablanca, les terroristes pr\u00e9sum\u00e9s \u00e9taient marchand ambulant, soudeur, poissonnier, ou encore gardien de parking. Un profil qui ne cadre pas avec la th\u00e8se des \u00ab agents infiltr\u00e9s \u00bb soutenus de l\u2019\u00e9tranger&#8230; L\u2019inexp\u00e9rience des personnes choisies exclue \u00e9galement qu\u2019elles aient pu mener ces attaques avec un timing aussi minutieux puisque les explosions se sont succ\u00e9d\u00e9es, comme \u00e0 Madrid, dans une plage horaire inf\u00e9rieure \u00e0 15 minutes.<br><br>\u00c0 partir de ces \u00e9l\u00e9ments, l\u2019auteur \u00e9labore deux hypoth\u00e8ses : pour lui, les \u00ab kamikazes \u00bb ont agi sous l\u2019emprise de psychotropes, et leurs bombes \u00e9taient actionn\u00e9es \u00e0 distance. Une hypoth\u00e8se qui a le m\u00e9rite d\u2019expliquer pourquoi les bombes d\u00e9pos\u00e9es \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Farah-Maghreb et au Cercle de l\u2019alliance isra\u00e9lite ont explos\u00e9 avant que les terroristes ne soient ressortis du b\u00e2timent. Cela expliquerait aussi pourquoi les informations sur les explosifs et leur dispositif de mise-\u00e0-feu sont aussi contradictoires. En d\u00e9finitive, on ne sait toujours pas aujourd\u2019hui quel type d\u2019explosif a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9, qui a assembl\u00e9 les engins et comment ils \u00e9taient cens\u00e9s \u00eatre d\u00e9clench\u00e9s, plusieurs journaux \u00e9voquant des minuteries de mise \u00e0 feu fix\u00e9es \u00e0 5 minutes. Un m\u00e9canisme qui exclurait que l\u2019on parle de \u00ab kamikazes \u00bb, et n\u2019explique pas pourquoi la plupart des bombes ont explos\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur des cibles qu\u2019elles \u00e9taient sens\u00e9es d\u00e9truire.<br><br>L\u2019int\u00e9r\u00eat des islamistes \u00e0 r\u00e9aliser ces attentats reste par ailleurs l\u2019objet de toutes les interrogations. L\u2019op\u00e9ration a en effet eu lieu \u00e0 quatre mois d\u2019\u00e9lections municipales pour lesquelles \u00ab observateurs et politologues s\u2019accordaient \u00e0 dire [qu\u2019elles] allaient \u00eatre un raz-de-mar\u00e9e islamiste \u00bb. La vague d\u2019arrestations qui suit les attentats de Casablanca vise avant tout les figures les plus connues et les plus populaires de l\u2019islamisme marocain, notamment Abdelbari Zemzmi, Mohamed Fizazik et de nombreux cadres du Parti de la justice et du d\u00e9veloppement (PJD), troisi\u00e8me formation politique au Parlement. Sous la pression, le mouvement ne pr\u00e9sentera des candidats que dans 16 % des circonscriptions aux \u00e9lections municipales. De ce point de vue, la vague de r\u00e9pression qui suit les attentats doit \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 celle qui suivit la victoire des islamistes alg\u00e9riens aux municipales de 1990, \u00e0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s qu\u2019au Maroc les attentats ont permis d\u2019agir avant le scrutin.<br><br>Parall\u00e8lement, l\u2019invention du d\u00e9lit d\u2019\u00ab apologie de crime de terrorisme \u00bb, qui permet de r\u00e9primer tout discours de contestation politique dont la virulence rappellerait celle d\u2019organisations terroristes, permet aux autorit\u00e9s marocaines de d\u00e9f\u00e9rer devant la justice plusieurs journalistes et directeurs de journaux. \u00c0 l\u2019unisson des \u00ab d\u00e9mocraties \u00bb occidentales apr\u00e8s le 11 septembre, le Maroc a \u00e9galement adopt\u00e9 une l\u00e9gislation antiterroriste ultra-s\u00e9curitaire peu de temps apr\u00e8s les attentats.<br><br>Tous ces \u00e9l\u00e9ments ne permettent pas de mettre \u00e0 jour les motivations des auteurs des attentats. Tout au plus r\u00e9duisent-ils \u00e0 n\u00e9ant la version officielle en d\u00e9montrant une opposition compl\u00e8te entre l\u2019amateurisme suppos\u00e9 des \u00ab kamikazes \u00bb fanatiques et la pr\u00e9paration m\u00e9thodique que pr\u00e9suppose une telle vague d\u2019attaques simultan\u00e9es. En renfor\u00e7ant l\u2019assimilation des mouvements islamistes \u00e0 la n\u00e9buleuse terroriste internationale \u00e9rig\u00e9e en nouvel ennemi par Washington, les attentats de Casablanca l\u00e9gitiment la guerre au terrorisme men\u00e9e par les \u00c9tats-Unis depuis le 11 septembre 2001. L\u2019absence de coh\u00e9rence r\u00e9elle dans le choix des cibles laisse pourtant supposer que l\u2019objectif vis\u00e9 est encore largement inconnu du grand public. Tout comme les attentats de Madrid, qui surviendront neuf mois plus tard, les attentats de Casablanca doivent s\u2019inscrire dans un agenda &#8211; ou au moins un contexte &#8211; dont la logique reste \u00e0 d\u00e9celer. Il est fort possible que la question du Sahara ex-espagnol, vieux sujet de discorde entre le Maroc et l\u2019Alg\u00e9rie, y soit li\u00e9e. Le 16 mai 2003, jour des attentats, le ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res marocain, Mohammed Bena\u00efssan, rencontrait Dick Cheney, Condoleezza Rice, Paul Wofowitz, Richard Armitage et le sous-Secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat aux affaires du Proche-Orient, William Burns. Depuis pr\u00e8s de trente ans, le Maroc occupe les deux tiers du Sahara occidental, une ancienne colonie espagnole. Depuis, il est confront\u00e9 \u00e0 une r\u00e9sistance arm\u00e9e du Front Polisario, qui pr\u00f4ne l\u2019autod\u00e9termination. Mais Rabat ne semble pas d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 abandonner cette portion de territoire, riche en fer et en phosphate &#8211; voire en p\u00e9trole &#8211; et ce, malgr\u00e9 de nombreuses propositions de l\u2019Organisation de l\u2019unit\u00e9 africaine et de l\u2019ONU.<br><br>Cette question est devenue une pr\u00e9occupation premi\u00e8re de Washington depuis 2002 et l\u2019adoption de l\u2019 \u00ab Initiative Pan Sahel \u00bb, lanc\u00e9e fin 2002 avec le Tchad, le Niger, la Mauritanie et le Mali pour \u00ab assurer conjointement la protection des fronti\u00e8res, le suivi des mouvements de personnes, la lutte contre le terrorisme et la coop\u00e9ration r\u00e9gionale \u00bb. Le tout avec un budget de 7 millions de dollars, avec une possibilit\u00e9 de r\u00e9\u00e9valuation \u00e0 hauteur de 125 millions dans les cinq ans \u00e0 venir. Sous couvert de lutte contre Al-Qa\u00efda et de son alli\u00e9 suppos\u00e9, le Groupe salafiste pour la pr\u00e9dication et le combat alg\u00e9rien, l\u2019administration \u00e9tats-unienne a d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9rablement accru son emprise militaire sur la r\u00e9gion. Le Maroc aurait-il \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9 pour son intransigeance dans le dossier, qui bloque depuis des ann\u00e9es le bon fonctionnement de l\u2019Union du Maghreb arabe en polluant les relations entre Rabat et Alger ? Il est indiscutable en tout cas que les attentats de Casablanca sont arriv\u00e9s au pire moment pour le pouvoir marocain, en pleine n\u00e9gociation diplomatique du nouveau plan Baker sur cette question. Ce plan pr\u00e9voit notamment l\u2019organisation d\u2019un r\u00e9f\u00e9rendum au Sahara occidental d\u2019ici \u00e0 2010, auquel tous les habitants de la r\u00e9gion depuis fin 1999, qu\u2019ils soient Marocains ou Saharaouis, seront autoris\u00e9s \u00e0 voter. Une proposition \u00e0 laquelle le Maroc s\u2019est oppos\u00e9 tandis que le Front Polisario y apportait son soutien, avec l\u2019appui du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019ONU, fin juillet 2003.<br><br>Version \u00e0 imprimer RSS Facebook Twitter Seenthis WhatsApp Viber<br>[1] \u00ab Plusieurs attentats font au moins 24 morts \u00e0 Casablanca \u00bb, par Mohammed Chakir et Dominique Pettit, Le Monde, 18 mai 2003.<br><br>[2] \u00ab Fragile Maroc \u00bb, Le Monde, 28 mai 2003.<br><br>[3] \u00ab Au Maroc, dix condamnations \u00e0 mort dans le proc\u00e8s d\u2019int\u00e9gristes \u00bb, Le Monde, 13 juillet 2003.<br><br>[4] \u00ab Au Maroc, d\u00e9but du premier proc\u00e8s li\u00e9 aux attentats-suicides de Casablanca \u00bb,Le Monde, 22 juillet 2003.<br><br>[5] \u00ab Les inculp\u00e9s de Casablanca nient en bloc \u00bb, par Mounia Daoudi, RFI, 29 juillet 2003.<br><br>[6] \u00ab Maroc : Le proc\u00e8s des attentats de Casblanca d\u00e9bouche sur 4 condamnations \u00e0 mort et 39 \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 \u00bb, Quotidien du Peuple, 29 ao\u00fbt 2003.<br><br>[7] \u00ab Le proc\u00e8s de l\u2019islamiste fran\u00e7ais Pierre Robert reprend au Maroc \u00bb, Le Monde, 30 ao\u00fbt 2003.<br><br>[8] \u00ab Le cerveau des attentats de Casablanca est un agent de la DST \u00bb, Le Quotidien d\u2019Oran, 9 septembre 2003.<br><br>[9] \u00ab L\u2019&#8221;\u00e9mir&#8221; fran\u00e7ais Richard Robert \u00e9chappe \u00e0 la peine capitale au Maroc \u00bb, par Jean-Pierre Tuquoi, Le Monde, 20 septembre 2003.<br><br>[10] \u00ab Attentats au Maroc : le lien possible avec Al-Qa\u00efda prend corps \u00bb, AFP, 19 mai 2003.<br><br>[11] \u00ab L\u2019Espagne, objectif du terrorisme \u00bb, Le Monde, 20 mai 2003.<br><br>Source : <strong><a href=\"https:\/\/www.voltairenet.org\/article16372.html\">R\u00e9seau Voltaire<\/a><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tags : Maroc, Terrorisme, attentats de Casablanca, 16 mai 2003, salafisme, al qaida, <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La vague d\u2019attentats kamikazes qui a endeuill\u00e9 le Maroc, le 16 mai 2003, a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme une op\u00e9ration con\u00e7ue par Abou Moussab Zarquaoui pour les r\u00e9seaux Al-Qa\u00efda. Le royaume ch\u00e9rifien aurait rapidement arr\u00eat\u00e9 les complices, les aurait jug\u00e9s et condamn\u00e9s, sauvant ainsi son processus d\u00e9mocratique. 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