{"id":72341,"date":"2020-04-01T17:17:50","date_gmt":"2020-04-01T17:17:50","guid":{"rendered":"http:\/\/moroccomail.fr\/?p=44552"},"modified":"2020-04-01T17:17:50","modified_gmt":"2020-04-01T17:17:50","slug":"maroc-la-folle-histoire-du-journal-hebdo","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/xnalgrt.cluster100.hosting.ovh.net\/index.php\/2020\/04\/01\/maroc-la-folle-histoire-du-journal-hebdo\/","title":{"rendered":"Maroc : La folle histoire du Journal Hebdo"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align:justify\">Tel Quel n. 410, 6\/12 f\u00e9vrier 2010<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">La folle histoire du Journal<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>par Hassan Hamdani<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">La derni\u00e8re conf\u00e9rence de presse du Journal hebdomadaire, tenue mercredi 3 f\u00e9vrier, a des airs de veill\u00e9e fun\u00e8bre. La salle est bond\u00e9e, il fait pourtant froid. Et la lumi\u00e8re, capricieuse, plonge de temps \u00e0 autre la salle dans une p\u00e9nombre macabre, assortie d\u2019un silence lourd et pesant. Aboubakr Jama\u00ef raconte, la voix tremblotante, l\u2019histoire du journal qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9 en 1997. Sa vie, et sa mort survenue le 27 janvier. Ce-jour l\u00e0, cinq huissiers mettent sous scell\u00e9s les locaux de la publication et saisissent tous ses biens. Selon divers recoupements, Le Journal tra\u00eene une ardoise d\u2019environ 15 millions de dirhams aupr\u00e8s du fisc et de la s\u00e9curit\u00e9 sociale. L\u2019Etat r\u00e9clame son d\u00fb, particuli\u00e8rement 4,5 MDH au titre de cr\u00e9ances \u00e0 la CNSS datant de la p\u00e9riode 1997-2003. Jama\u00ef ne conteste pas les impay\u00e9s accumul\u00e9s par Le Journal, mais s\u2019\u00e9tonne des vices de forme et de la c\u00e9l\u00e9rit\u00e9 de la justice. Le jugement de premi\u00e8re instance a \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9 \u00e0 une vitesse record avant m\u00eame un recours en appel. Il n\u2019en demeure pas moins que le titre-symbole de la d\u00e9cennie 2000 est bel et bien mort et enterr\u00e9. Voici son histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Enfant de l\u2019Alternance<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">\u201cCr\u00e9er un journal est un acte de foi\u201d. Cette phrase ouvre l\u2019\u00e9ditorial d\u2019Aboubakr Jama\u00ef dans le premier num\u00e9ro du Journal paru en novembre 1997. Il ne croit pas si bien dire. R\u00e9cemment converti au journalisme, sa seule exp\u00e9rience en mati\u00e8re de presse se limite \u00e0 une chronique financi\u00e8re dans La Vie \u00e9conomique, dont il \u201caccouche dans la douleur\u201d, confie-t-il. Matrice du futur Le Journal, l\u2019hebdomadaire de Jean-Louis Servan Schreiber est la publication o\u00f9 fourbit aussi ses premi\u00e8res armes Ali Amar. Les deux hommes se sont connus \u00e0 Wafabank, o\u00f9 Jama\u00ef faisait un stage dans le d\u00e9partement dirig\u00e9 par Amar. Ils ont dans l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er un journal. Le projet suscite l\u2019int\u00e9r\u00eat de bon nombre de grands patrons d\u00e9j\u00e0 bien install\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque : Mustapha Terrab, Fay\u00e7al Lara\u00efchi, Sa\u00e2d Bendidi, entre autres.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Au final, le tour de table de Media Trust, soci\u00e9t\u00e9 \u00e9ditrice du Journal, se limitera \u00e0 trois actionnaires : Amar, Jama\u00ef et son copain de lyc\u00e9e Hassan Mansouri, futur patron de Primarios. \u201cA l\u2019\u00e9poque, personne ne donnait cher de leur peau dans le milieu de la presse. Aucun n\u2019avait la cr\u00e9dibilit\u00e9 ni l\u2019exp\u00e9rience n\u00e9cessaires. Ils \u00e9taient trois parfaits inconnus\u201d, t\u00e9moigne un journaliste embarqu\u00e9 dans l\u2019aventure d\u00e8s la premi\u00e8re heure. \u201cOn \u00e9tait des bleus\u201d, surench\u00e9rit Aboubakr Jama\u00ef qui, le jour de la sortie en kiosque du b\u00e9b\u00e9, a un sentiment mitig\u00e9 : \u201cNous \u00e9tions heureux de l\u2019avoir fait. Mais on savait qu\u2019il allait falloir r\u00e9ussir le m\u00eame challenge chaque semaine\u201d.<br \/>\nD\u00e8s les premiers num\u00e9ros, la r\u00e9partition des r\u00f4les entre le trio dirigeant se fait selon les comp\u00e9tences et le caract\u00e8re de chacun. Editorialiste plus que journaliste, \u201cJama\u00ef \u00e9tait effac\u00e9 et n\u2019assistait presque jamais au bouclage\u201d, se souvient un membre du Journal premi\u00e8re mouture. Ali Amar, co-r\u00e9dacteur en chef, endosse quant \u00e0 lui le r\u00f4le de \u201ccatalyseur de la r\u00e9daction\u201d, poursuit ce journaliste. Pour le directeur g\u00e9n\u00e9ral, Hassan Mansouri, la presse \u00e9tait \u201cun business, il y a mis des billes et veut les faire fructifier\u201d, conclut notre t\u00e9moin. Mansouri surveille son capital de pr\u00e8s, assiste au bouclage, va chercher les sandwichs et les boissons, se rend au petit matin \u00e0 l\u2019imprimerie pour le suivi.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>L\u2019\u00e9conomie avant tout<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">La premi\u00e8re couv\u2019 de l\u2019hebdomadaire porte sur le r\u00e9sultat des \u00e9lections l\u00e9gislatives de 1997 qui vont porter Abderrahman Youssoufi \u00e0 la primature. Une simple co\u00efncidence due \u00e0 la date choisie pour le lancement. L\u2019Alternance est sur les rails, mais la politique n\u2019est pas encore le fonds de commerce du Journal, qui choisit de se consacrer en priorit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9conomie.<br \/>\nConvaincue que le Maroc des cols blancs est l\u2019avenir du pays, la publication se positionne comme une alternative \u00e0 La Vie \u00e9co et L\u2019Economiste. L\u2019\u00e9quipe du Journal innove en commandant des sondages d\u2019opinion et en adoptant un ton agr\u00e9able. Elle d\u00e9croche aussi des scoops sur la Bourse et les t\u00e9l\u00e9coms, les secteurs-phares du milieu des ann\u00e9es 1990, gr\u00e2ce au r\u00e9seau b\u00e2ti par Jama\u00ef et Amar du temps o\u00f9 ils \u00e9taient banquiers. \u201cLes futurs grands noms de la finance comme Mustapha Bakkoury, Anas Alami ou Hassan Bouhemou venaient prendre le caf\u00e9 dans les locaux du Journal\u201d, raconte un membre de la r\u00e9daction. D\u00e9j\u00e0 \u00e0 des postes de responsabilit\u00e9s, ils sont aussi un soutien financier en achetant des pages de publicit\u00e9. \u201cL\u2019un de nos premiers annonceurs a \u00e9t\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 Marfin, une filiale de la BMCE, dirig\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque par Hassan Bouhemou (actuel bras droit de Mounir Majidi, ndlr). Nous r\u00e9alisions r\u00e9guli\u00e8rement des suppl\u00e9ments financiers pour attirer la publicit\u00e9\u201d, confie Aboubakr Jama\u00ef.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Quelques mois \u00e0 peine apr\u00e8s le lancement, un diff\u00e9rend entre actionnaires survient. Hassan Mansouri s\u2019oppose au recrutement de Jamal Berraoui, l\u2019oncle maternel de Jama\u00ef et ancien r\u00e9dacteur en chef de La Vie \u00e9conomique. Pour Mansouri, cette plume politique n\u2019est pas en ad\u00e9quation avec la ligne \u00e9ditoriale \u00e9conomique. Mais Aboubakr Jama\u00ef n\u2019en d\u00e9mord pas. \u201cBerraoui \u00e9tait mon idole, j\u2019admirais son intelligence et sa culture\u201d, confie-t-il. Il compte sur son oncle pour le d\u00e9charger d\u2019un fardeau lourd \u00e0 porter, et surtout pour se rassurer. C\u2019est que, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, Jama\u00ef manque de confiance en soi et doute de ses capacit\u00e9s d\u2019\u00e9ditorialiste : \u201cJe me r\u00e9veillais en pleine nuit en me posant des questions. Mais tu fais quoi ? Tu te prends pour qui ? Je craignais d\u2019\u00eatre une escroquerie intellectuelle\u201d, confie Jama\u00ef. Le directeur de publication finit par avoir gain de cause. Berraoui int\u00e9grera la r\u00e9daction du Journal tandis que Hassan Mansouri d\u00e9cide de revendre ses parts. En qu\u00eate d\u2019un nouvel actionnaire s\u00fbr, Jama\u00ef a un \u201cr\u00e9flexe tribal\u201d, selon son expression. Il contacte un cousin qui lui pr\u00e9sente Fadel Iraki, assureur et marchand d\u2019art. Fid\u00e8le \u00e0 un trait de son caract\u00e8re, Iraki d\u00e9gaine son ch\u00e8que sans sourciller et rach\u00e8te les parts de Mansouri. \u201cIl lui a m\u00eame accord\u00e9 une plus-value de 30% par rapport \u00e0 son investissement initial de 500 000 dirhams\u201d, raconte Jama\u00ef. Le Journal se remet vite de cette premi\u00e8re crise, mais pas l\u2019amiti\u00e9 entre Jama\u00ef et Mansouri qui, aujourd\u2019hui, se taillent des croupi\u00e8res par presse interpos\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Basri ou le virage politique<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">En cet \u00e9t\u00e9 1998, le nouveau tour de table est verrouill\u00e9, la r\u00e9daction est prise en main par le duo Berraoui et Amar. Aboubakr Jama\u00ef, de son c\u00f4t\u00e9, peut s\u2019envoler tranquille pour Oxford o\u00f9 il d\u00e9croche une bourse pour un master. Toujours en qu\u00eate de plus de bagages, il \u201creplonge dans ses premi\u00e8res amours, la finance\u201d, confie-t-il. Et aiguise ses id\u00e9es, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 londonienne, au contact de l\u2019intellectuel palestinien Edward Sa\u00efd. Durant l\u2019absence du directeur de publication, Jamal Berraoui fait prendre un virage politique au Journal. La conjoncture est propice, Abderrahman Youssoufi est au gouvernement, l\u2019Alternance bat son plein et trouve dans Le Journal son plus grand d\u00e9fenseur.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le 28 septembre, l\u2019hebdomadaire sort sa premi\u00e8re Une choc, qui marque d\u2019entr\u00e9e les esprits : \u201cPour sauver l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019Alternance, Driss Basri DOIT PARTIR\u201d. \u201cC\u2019est \u00e0 ce moment que nous avons une r\u00e9v\u00e9lation. On se d\u00e9couvre, nous sentons qu\u2019il est possible de faire entendre notre voix\u201d, analyse Jama\u00ef.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">\u201cEnfants de l\u2019Alternance\u201d, comme ils se d\u00e9finissent d\u00e9sormais, les mentors du Journal d\u00e9cident de d\u00e9fricher un terrain encore vierge, celui des droits de l\u2019homme, en appelant notamment au retour d\u2019exil d\u2019Abraham Serfaty. L\u2019audace du Journal se confirme de semaine en semaine. En mars 1999, il publie une interview de Malika Oufkir qui vient d\u2019\u00e9crire La prisonni\u00e8re, livre o\u00f9 elle t\u00e9moigne de ses ann\u00e9es d\u2019enfermement sous Hassan II. \u201cC\u2019\u00e9tait une vraie premi\u00e8re. On pouvait parler sans crainte de la Constitution, d\u2019Abraham Serfaty et des ann\u00e9es de plomb. Mais dans le cas de Malika Oufkir, on s\u2019attaquait au jardin secret de Hassan II. C\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re ligne rouge\u201d, raconte Jama\u00ef. Le Journal la franchit all\u00e9grement sans subir, \u00e0 son grand \u00e9tonnement, les foudres de Hassan II. Explication de Jama\u00ef : \u201cAvec cette Une, nous optimisions l\u2019\u00e9quation de l\u2019ouverture pos\u00e9e par le roi\u201d. La preuve, suite au coup du Journal, L\u2019Humanit\u00e9, quotidien fran\u00e7ais peu am\u00e8ne avec Hassan II en temps ordinaire, titre \u201cLe Printemps marocain\u201d, au grand bonheur, para\u00eet-il, du roi d\u00e9funt.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Hassan II appr\u00e9cie Le Journal comme interface m\u00e9diatique \u00e0 l\u2019international, t\u00e9moignant du vent d\u00e9mocratique qui souffle sur le Maroc. Il le fait savoir \u00e0 Fadel Iraki, via Fouad Ali El Himma, proposant m\u00eame aux dirigeants du Journal un ch\u00e8que de 50 millions de dirhams pour monter une imprimerie. Les anciens camarades de classe du prince h\u00e9ritier sont tout aussi fans du nouvel hebdo : Hassan Aourid, futur porte-parole du Palais, y tient une tribune, tandis qu\u2019El Himma, secr\u00e9taire particulier de Sidi Mohammed, agit comme \u00e9missaire aupr\u00e8s des dirigeants du Journal quand Hassan II ou son fils veulent leur transmettre un message.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Au bonheur des ann\u00e9es fastes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">En r\u00e9sum\u00e9, tout baigne. Le Journal est devenu influent, Aboubakr Jama\u00ef, qui a pris de la bouteille, a l\u2019oreille des puissants, et la ligne \u00e9ditoriale convainc un lectorat de plus en plus nombreux. De semaine en semaine, les ventes explosent et atteignent des pics de 30 000 exemplaires en 1999. Et les vannes publicitaires inondent Le Journal : \u201cNous \u00e9tions re\u00e7us personnellement par les dirigeants des grandes bo\u00eetes. On sentait un respect chez eux. Alors que nous engrangions 150 000 dirhams de publicit\u00e9 par mois au d\u00e9but, nous sommes passs\u00e9s \u00e0 450 000 dirhams en 1999 et 2000. Rien qu\u2019avec un suppl\u00e9ment sur Agadir, nous avons atteint le montant record de 1 million de dirhams. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019avoir d\u00e9croch\u00e9 la lune\u201d, t\u00e9moigne un ancien commercial du Journal qui, durant cette p\u00e9riode d\u2019euphorie, gagnait facilement entre 40 et 50 000 dirhams en commissions publicitaires.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le cash coule \u00e0 flot au point que l\u2019hebdomadaire n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 imprimer en France quand il a des probl\u00e8mes avec son imprimeur marocain. Le r\u00e9sultat ferait p\u00e2lir d\u2019envie n\u2019importe quel patron de presse : un journal au format et avec la m\u00eame qualit\u00e9 d\u2019impression que Le Courrier International. Le prix \u00e0 payer lui arracherait par contre des cris d\u2019effroi : 7 \u00e0 8 millions de dirhams par an de frais de transport depuis la France. \u201cChaque semaine, un membre de l\u2019\u00e9quipe prenait l\u2019avion pour Paris afin de porter les films \u00e0 l\u2019imprimeur. C\u2019\u00e9tait un week-end de luxe aux frais de la princesse, raconte un ancien du Journal. Les voyages \u00e0 Paris \u00e9taient devenus tellement banals qu\u2019ils \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s parfois comme une corv\u00e9e\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">L\u2019hebdomadaire ne regarde plus \u00e0 la d\u00e9pense. Il troque le modeste appartement, o\u00f9 il a incub\u00e9, pour prendre ses aises dans un plateau de 400 m2 qu\u2019il r\u00e9am\u00e9nage de fond en comble. Ordinateurs flambant neufs, mat\u00e9riel d\u2019impression dernier cri, voitures de direction, \u00e7a flambe \u00e0 tout va. Et quand il s\u2019agit d\u2019\u00e9v\u00e8nementiel, le management d\u00e9bourse aussi sans compter : \u201cLe Journal a organis\u00e9 un s\u00e9minaire en France o\u00f9 il a invit\u00e9 une dizaine de businessmen. Un avion priv\u00e9 a \u00e9t\u00e9 lou\u00e9 pour l\u2019occasion. Un dirigeant de la publication a m\u00eame song\u00e9 un moment \u00e0 le repeindre aux couleurs de l\u2019hebdomadaire\u201d, se souvient un ancien de la maison. Le Journal est \u201cthe place to be\u201d pour un journaliste. Les plumes prometteuses et confirm\u00e9es sont d\u00e9bauch\u00e9es \u00e0 des salaires mirobolants pour l\u2019\u00e9poque. Elles ont la reconnaissance salariale mais aussi, donn\u00e9e essentielle, enfin, un espace d\u2019expression libre o\u00f9 elles peuvent se l\u00e2cher apr\u00e8s des ann\u00e9es de frustration et d\u2019autocensure.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">L\u2019hebdo encha\u00eene les enqu\u00eates qui d\u00e9rangent. Il va fouiner dans les transactions immobili\u00e8res de Mohamed Bena\u00efssa, alors ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, d\u00e9nonce les op\u00e9rations boursi\u00e8res douteuses de l\u2019ONA (l\u2019affaire Diwan). Tout passe comme une lettre \u00e0 la poste, sans retour de manivelle de l\u2019Etat. Tout, quasiment tout, sauf quand Le Journal aborde la \u201ccause sacr\u00e9e\u201d du Sahara en avril 2000.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Pas touche au Sahara<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Plan serr\u00e9 sur Mohamed Abdelaziz, le chef du Polisario. Un titre choc : \u201cSahara, quelle alternative \u00e0 un r\u00e9f\u00e9rendum d\u00e9pass\u00e9 ?\u201d. Voil\u00e0 r\u00e9sum\u00e9e la couv\u2019 du Journal du 14 avril 2000, qu\u2019aucun lecteur ne verra jamais. Les 35 000 exemplaires de l\u2019hebdomadaire sont saisis sur le tarmac de l\u2019a\u00e9roport Mohammed V, \u00e0 peine d\u00e9barqu\u00e9s de l\u2019avion, apr\u00e8s impression en France. Interviewer le chef du Polisario est une id\u00e9e d\u2019Aboubakr Jama\u00ef, n\u00e9e suite \u00e0 un entretien avec un membre du d\u00e9partement d\u2019Etat am\u00e9ricain. Le diplomate lui annonce tout de go que les Etats-Unis consid\u00e8rent que la solution au conflit du Sahara passe par une \u201ctroisi\u00e8me voie\u201d, \u00e0 savoir l\u2019autonomie. La confrontation arm\u00e9e n\u2019a men\u00e9 \u00e0 rien, le r\u00e9f\u00e9rendum n\u2019est plus d\u2019actualit\u00e9 pour les Etats-Unis, l\u2019autonomie est l\u2019unique s\u00e9same \u00e0 ce conflit qui n\u2019a que trop dur\u00e9. Jama\u00ef sent qu\u2019il tient un \u201ctruc\u201d. Rentr\u00e9 au Maroc, il compulse les discours de Hassan II, rel\u00e8ve plusieurs r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la r\u00e9gionalisation et au f\u00e9d\u00e9ralisme, appelle un ami qui lui annonce qu\u2019il a travaill\u00e9 sur la question au sein du G14 (un think tank cr\u00e9\u00e9 par Hassan II). Jama\u00ef d\u00e9cide de donner la parole \u00e0 Abdelaziz, pensant \u00eatre \u201ccouvert\u201d puisqu\u2019il ne faisait que prendre les devants par rapport \u00e0 une solution en cours de validation en haut lieu. Mal lui en prend. On ne lui pardonnera pas d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 plus vite que la musique. \u201cJuste apr\u00e8s l\u2019interdiction, je re\u00e7ois un coup de fil d\u2019un ami qui me demande de passer \u00e0 son domicile. Quelqu\u2019un veut me parler, il ne m\u2019en dit pas plus\u201d, raconte Jama\u00ef. Cet illustre inconnu n\u2019est autre qu\u2019Edward Gabriel, ambassadeur des Etats-Unis au Maroc. Selon Jama\u00ef, le diplomate \u00e9tait furieux \u00e0 cause de la censure de l\u2019interview de Mohamed Abdelaziz. Gabriel jugeait qu\u2019elle tombait comme un cheveu dans la soupe alors que Mohammed VI avait accept\u00e9 l\u2019option de l\u2019autonomie. Quelques mois plus tard, le Maroc enterre officiellement l\u2019id\u00e9e d\u2019un r\u00e9f\u00e9rendum pour s\u2019engouffrer dans une \u201ctroisi\u00e8me voie\u201d, concr\u00e9tis\u00e9e depuis par la proposition d\u2019autonomie des provinces du Sud.<br \/>\nCette premi\u00e8re escarmouche avec l\u2019Etat n\u2019affecte pas la vie comptable de l\u2019entreprise. Bien au contraire. Les annonceurs attendent avec impatience la r\u00e9impression du Journal, qui ressort avec une page blanche en Une, en signe de protestation, mais avec plus de pubs que jamais. L\u2019hebdo a d\u00e9sormais sa m\u00e9daille, une interdiction en bonne et due forme, qui dope sa notori\u00e9t\u00e9 et ses ventes. Mais les nuages s\u2019amoncellent \u00e0 l\u2019horizon. Les contacts avec les proches de Mohammed VI, qui occupent d\u00e9sormais des fonctions officielles, se font de plus en plus rares. Le \u201cprintemps marocain\u201d est fini et l\u2019hiver s\u2019annonce pr\u00e9coce : \u201cLors du dernier d\u00eener o\u00f9 se sont crois\u00e9s Fouad Ali El Himma et les actionnaires du Journal, on sentait que les rapports n\u2019\u00e9taient plus ce qu\u2019ils \u00e9taient\u201d, confie un t\u00e9moin de la rencontre. Les premiers signes du d\u00e9samour entre Le Journal et le Pouvoir sont d\u00e9j\u00e0 flagrants quand un coup de massue frappe \u00e0 nouveau la publication.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Le Journal est mort, vive Le Journal hebdomadaire !<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le 2 d\u00e9cembre 2000, une nuit pluvieuse de ramadan, pas de Journal chez les terrassiers. Quelques heures plus t\u00f4t, un communiqu\u00e9 de la MAP est tomb\u00e9 : le Premier ministre Abderrahmane Youssoufi a interdit l\u2019hebdomadaire. Une semaine avant, Le Journal a publi\u00e9 un document in\u00e9dit prouvant l\u2019implication du parti de Youssoufi dans le putsch militaire d\u2019Oufkir en 1972. En plus d\u2019\u00eatre interdit, il doit faire face \u00e0 une campagne m\u00e9diatique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Lib\u00e9ration, l\u2019organe de presse de l\u2019USFP, se fend d\u2019un article en Une sur six colonnes, rien de moins, pour descendre en flammes l\u2019hebdomadaire. Le titre parle de lui-m\u00eame : \u201cPour en finir avec une escroquerie nomm\u00e9e Le Journal\u201d. 2M, quant \u00e0 elle, organise une \u00e9mission sp\u00e9ciale pour d\u00e9cr\u00e9dibiliser l\u2019hebdomadaire. En r\u00e9action \u00e0 l\u2019interdiction, les actionnaires du Journal font la tourn\u00e9e des plateaux de t\u00e9l\u00e9vision et des r\u00e9dactions parisiennes pour faire valoir leur droit \u00e0 repara\u00eetre. \u201cIl fallait r\u00e9agir en cons\u00e9quence car, en face, ils avaient sorti la Grosse Bertha\u201d, confie Jama\u00ef, qui entame une gr\u00e8ve de la faim pour pouvoir ressusciter sa publication. En bon communicateur qu\u2019il est devenu, il choisit bien sa tribune pour annoncer la nouvelle : le congr\u00e8s de la F\u00e9d\u00e9ration internationale des droits de l\u2019homme (FIDH) qui se tient \u00e0 Casablanca.<br \/>\nApr\u00e8s 40 jours d\u2019interdiction, Le Journal repara\u00eet sous un autre nom : Le Journal hebdomadaire. Tout le monde continue \u00e0 l\u2019appeler Le Journal, comme avant, mais le changement de ton est clair. L\u2019heure est \u00e0 la guerre. Sur les 8 premiers num\u00e9ros, cinq sont consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019USFP, la formation de Youssoufi. Le Journal a clairement pris le maquis et affiche un ton revanchard.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">L\u2019hebdomadaire publie ainsi les bonnes feuilles du livre de Jean-Pierre Tuquoi, Le dernier roi, interdit au Maroc. Le chouchou de la g\u00e9n\u00e9ration Mohammed VI devient leur pire cauchemar en se transformant en porte-voix des \u201cr\u00e9fractaires\u201d. Hicham Mandari, Ali Lmrabet, Moulay Hicham, Nadia Yassine et le PJD deviennent des sujets r\u00e9currents. Galonn\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e, puissants de l\u2019\u00e9conomie, hauts commis de l\u2019Etat, tout le monde en prend pour son grade.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Les dossiers du Journal sont souvent percutants, fruits d\u2019enqu\u00eates approfondies ou d\u2019analyses pointues. Ce travail d\u2019investigation renforce la notori\u00e9t\u00e9 de la publication, qui devient incontournable pour les m\u00e9dias internationaux s\u2019int\u00e9ressant au Maroc. Aboubakr Jama\u00ef est d\u00e9sormais abonn\u00e9 des plateaux t\u00e9l\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, quitte \u00e0 survendre, parfois, son image de h\u00e9raut du 4\u00e8me pouvoir : \u201cInvit\u00e9 d\u2019une \u00e9mission, il a appel\u00e9 la r\u00e9daction pour qu\u2019elle change la Une pr\u00e9vue. Il voulait qu\u2019on traite de Mohammed VI afin de coller sa photo sur la couverture du Journal. Il voulait la montrer \u00e0 l\u2019antenne pour bien marquer les esprits\u201d, confie un ancien de l\u2019hebdomadaire.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>En panne s\u00e8che<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">L\u2019hebdomadaire est d\u00e9sormais en conflit ouvert avec l\u2019establishment politique et \u00e9conomique, mais n\u2019a plus le nerf de la guerre pour soutenir ses positions. L\u2019interdiction par Youssoufi a entra\u00een\u00e9 un boycott publicitaire des soci\u00e9t\u00e9s publiques et des grandes entreprises priv\u00e9es : \u201cNous avons perdu 80% de nos recettes publicitaires, les autorit\u00e9s ont tout fait pour acculer Le Journal \u00e0 l&#8217;asphyxie\u201d, s\u2019indigne Jama\u00ef. \u201cNous \u00e9tions d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9s comme un journal \u00e0 probl\u00e8mes pour les annonceurs\u201d, ajoute un ancien commercial du Journal.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Sans entr\u00e9e d\u2019argent frais, le canard commence \u00e0 tirer le diable par la queue car, \u00e0 l\u2019image de la cigale de la fable, il a trop flamb\u00e9 pendant sa p\u00e9riode faste. A l\u2019arr\u00eat\u00e9 des comptes en 2000, Media Trust tra\u00eene d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9ficit de plusieurs millions de dirhams, malgr\u00e9 un chiffre d\u2019affaires de 25 millions (un joli score \u00e0 l\u2019\u00e9poque). Les dettes se sont accumul\u00e9es aupr\u00e8s des fournisseurs, de l\u2019Etat et des banques. Et comme un malheur n\u2019arrive jamais seul, l\u2019hebdomadaire est mis \u00e0 l\u2019amende, condamn\u00e9 \u00e0 verser 800 000 dirhams \u00e0 Mohammed Bena\u00efssa qui a gagn\u00e9 son proc\u00e8s en diffamation. Suite \u00e0 ce jugement, les biens de Media Trust font l\u2019objet d\u2019une saisie en 2002. Les ordinateurs, les meubles et les bureaux de la soci\u00e9t\u00e9 sont vendus aux ench\u00e8res. Rachet\u00e9s par Fadel Iraki, ils ne quitteront jamais les locaux du Journal.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Les actionnaires trouvent une parade pour permettre la survie de l\u2019hebdomadaire. Une nouvelle soci\u00e9t\u00e9, Tri-Media, est cr\u00e9\u00e9e en 2002 afin de pouvoir \u00e9mettre des factures et encaisser les ch\u00e8ques pour le compte du Journal. Cribl\u00e9e de dettes, la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9ditrice, Media Trust, est quant \u00e0 elle mise en stand-by.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Fini le faste, l\u2019heure est aux \u00e9conomies. Le Journal abandonne l\u2019impression en France pour se rabattre sur les rotatives de Maroc Soir. Il est aussi contraint de l\u00e2cher ses plateaux de bureaux pour des locaux plus modestes. Les arri\u00e9r\u00e9s et les p\u00e9nalit\u00e9s de retard s\u2019accumulent et Le Journal n\u2019arrive plus \u00e0 honorer ses engagements. L\u2019hebdomadaire paye le prix d\u2019une gestion chaotique, qui lui vaut d\u2019\u00eatre compar\u00e9 \u00e0 une r\u00e9publique banani\u00e8re ou \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 offshore par certains journalistes de la r\u00e9daction : \u201cC\u2019\u00e9tait une blague entre nous. On savait pertinemment que la soci\u00e9t\u00e9 ne payait ni ses imp\u00f4ts ni ses cotisations, et que la comptabilit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas claire\u201d, t\u00e9moigne un ancien de la maison. Endettement colossal, tr\u00e9sorerie exsangue qui interdit notamment le paiement des imp\u00f4ts et de la s\u00e9curit\u00e9 sociale ? En tout cas, cela n\u2019emp\u00eachera pas l\u2019hebdomadaire de passer au format magazine en juin 2004, triplant par l\u00e0 ses frais d\u2019impression. \u201cLa gestion du Journal t\u00e9moignait pour le moins d\u2019une mauvaise hi\u00e9rarchisation des priorit\u00e9s\u201d, poursuit notre source. Et de fait, le trou financier, d\u00e9j\u00e0 cons\u00e9quent, devient abyssal.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Cherche repreneur d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">\u201cOn savait que la seule issue \u00e9tait de vendre Le Journal. J\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 le vendre \u00e0 n\u2019importe qui, m\u00eame \u00e0 la DST. Il leur suffisait de remplir trois conditions : annoncer officiellement que la DST rachetait Le Journal, pr\u00e9server les emplois et payer les dettes de Media Trust\u201d, d\u00e9clare Jama\u00ef. Ce n\u2019est pas la DST, mais Moulay Hicham qui propose d\u2019int\u00e9grer le tour de table de l\u2019hebdomadaire en 2003. La transaction capote car le cousin de Mohammed VI exige que sa participation ne soit pas rendue publique, chose que refusent les actionnaires du Journal.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">En 2006, un nouveau repreneur se pr\u00e9sente, en l\u2019occurrence Mohamed Bensaleh, le boss de Holmarcom. Il charge Hassan Alaoui, patron d\u2019Economie &amp; Entreprises, de mener les n\u00e9gociations pour lui. Mais encore une fois, le deal ne se fait pas. Ironie du sort, les tractations ont lieu au moment m\u00eame o\u00f9 Le Journal vit un nouveau proc\u00e8s retentissant qui plombe davantage l\u2019hebdomadaire. Il est condamn\u00e9 \u00e0 payer 3 millions de dirhams de dommages et int\u00e9r\u00eats \u00e0 Claude Moniquet, directeur de l\u2019Esisc (Centre europ\u00e9en de recherche, d&#8217;analyse et de conseil en mati\u00e8re strat\u00e9gique), pour avoir dout\u00e9 de son rapport sur le Polisario : n\u2019\u00e9tait-il pas \u201ct\u00e9l\u00e9guid\u00e9\u201d par Rabat ?<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Cela va de mal en pis. Les ventes sont en baisse, les dettes s\u2019accumulent, mais le journal trouve le moyen de changer plusieurs fois de maquettes, pay\u00e9es rubis sur l\u2019ongle. En pure perte. L\u2019entreprise est dans le couloir de la mort et n\u2019attend plus que son ex\u00e9cution. Pour retarder la sentence, Aboubakr Jama\u00ef annonce, lors d\u2019une conf\u00e9rence en 2007, qu\u2019il \u201cse retire du journalisme\u201d afin de sauver la publication. Il s\u2019exile aux Etats-Unis avant d\u2019\u00eatre rappel\u00e9 par Fadel Iraki moins d\u2019une ann\u00e9e plus tard. Ali Amar, qui a assur\u00e9 un int\u00e9rim peu convaincant, est remerci\u00e9 par Iraki. Et Jama\u00ef de reprendre logiquement les r\u00eanes d\u2019un hebdomadaire agonisant. \u201cJe ne compte pas m\u2019impliquer au Journal pour ne pas le mettre en danger. Je serai simple chroniqueur\u201d, nous d\u00e9clarait-il au printemps 2009, juste apr\u00e8s son retour au Maroc. Il n\u2019en fera rien puisqu\u2019il reprend tr\u00e8s vite sa plume pour signer des \u00e9ditos de plus en plus cinglants. Aboubakr est de nouveau l\u2019homme qu\u2019il faut faire taire. Le b\u00e2illon est d\u00e9j\u00e0 sous le coude. L\u2019Etat sort \u00e0 point nomm\u00e9 les arri\u00e9r\u00e9s financiers du Journal\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Les trois mousquetaires<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Ali Amar. La cheville ouvri\u00e8re &#8211; L\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er un hebdomadaire \u00e9conomique germe lors de r\u00e9unions dans son F2 de Hay Riad \u00e0 Rabat. Au lancement du Journal, il se voit attribuer gratuitement 8% des actions de Media Trust, la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9ditrice. Sa participation est multipli\u00e9e par 2 quand Fadel Iraki rach\u00e8te les parts de Hassan Mansouri et augmente le capital. Minoritaire dans le tour de table, Ali Amar est toujours rest\u00e9 en retrait, \u00e9cras\u00e9 par Aboubakr Jama\u00ef qui attire les projecteurs sur lui. C\u2019est pourtant lui qui fabriquait Le Journal au quotidien, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 descendre sur le terrain pour enqu\u00eater ou encha\u00eener les nuits blanches de bouclage. \u201cC\u2019est un journaliste talentueux. D\u2019une intelligence redoutable, il peut se r\u00e9v\u00e9ler tr\u00e8s manipulateur\u201d, raconte un ancien de la r\u00e9daction. Licenci\u00e9 par Fadel Iraki en ao\u00fbt 2008, Ali Amar rebondit l\u2019ann\u00e9e suivante en publiant un br\u00fblot sur les 10 ans de r\u00e8gne de M6 : Mohammed VI, le grand malentendu (Ed. Calman- L\u00e9vy). L\u2019ouvrage, qui parle abondamment du Journal, est tr\u00e8s mal accueilli par ses anciens amis et associ\u00e9s qui lui reprochent de d\u00e9former la v\u00e9rit\u00e9. Apr\u00e8s une \u00e9clipse de courte dur\u00e9e, Ali Amar est revenu dans la presse. Il signe sous pseudonyme dans l\u2019hebdomadaire Le Temps. Mercredi 3 f\u00e9vrier, alors que Jama\u00ef faisait d\u2019\u00e9mouvants adieux dans une derni\u00e8re conf\u00e9rence de presse, l\u2019absence de Amar a \u00e9t\u00e9 remarqu\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Aboubakr Jama\u00ef. La t\u00eate pensante &#8211; \u201cDans les r\u00e9unions de r\u00e9daction, on le surnommait \u2018M. Il faut\u2026\u2019 Il lan\u00e7ait des id\u00e9es irr\u00e9alisables avant de saisir son tapis de pri\u00e8re et courir rattraper la Joumoua\u00e2 \u00e0 la mosqu\u00e9e la plus proche\u201d, se rappelle un ex-r\u00e9dacteur en chef de \u201cl\u2019hebdo de Jama\u00ef\u201d. Petits-fils de nationaliste et fils du journaliste Khalid Jama\u00ef, l\u2019\u00e9ditorialiste du Journal a d\u00e9marr\u00e9 dans la finance. Cofondateur de la soci\u00e9t\u00e9 de Bourse Upline Securities, il bifurque vers la presse pour \u201cchanger d\u2019air\u201d, confie-t-il. Orateur charismatique, il a tr\u00e8s mal v\u00e9cu son bannissement de la t\u00e9l\u00e9vision marocaine, une fois l\u2019hebdomadaire devenu honni. Coqueluche des m\u00e9dias \u00e9trangers, il y fustige les d\u00e9rapages du r\u00e9gime dans de prestigieux journaux ou sur les plateaux t\u00e9l\u00e9. Directeur de publication, il s\u2019est tr\u00e8s peu impliqu\u00e9 dans les finances du magazine, m\u00eame quand la gestion y est devenue hasardeuse. Editorialiste avant tout, il laissait \u00e0 Ali Amar le soin de g\u00e9rer la r\u00e9daction. Parti \u00e9tudier \u00e0 Oxford en 1998, puis \u00e0 Yale en 2004, il a ponctu\u00e9 sa carri\u00e8re au Journal par de longues absences.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Fadel Iraki. Le financier m\u00e9c\u00e8ne &#8211; Collectionneur d\u2019objets d\u2019art, courtier en assurances, boursicoteur \u00e0 gros portefeuille, ce fils d\u2019un magistrat tr\u00e8s respect\u00e9 a toujours consid\u00e9r\u00e9 Le Journal comme un coup de c\u0153ur. En investissant dans l\u2019hebdomadaire, Fadel a pu approcher de hauts dirigeants et des membres de la famille royale avec lesquels des affinit\u00e9s se sont d\u00e9velopp\u00e9es. Mais son \u00e9tiquette \u201cLe Journal\u201d lui a aussi valu des mis\u00e8res. En 2004, son entreprise d\u2019assurances subit un contr\u00f4le fiscal. En 2005, il est incarc\u00e9r\u00e9 plusieurs heures suite au scandale de la vaisselle royale vol\u00e9e dans les palais de Mohammed VI. Apr\u00e8s que son domicile a \u00e9t\u00e9 perquisitionn\u00e9 et qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 entendu par la police, Iraki est rel\u00e2ch\u00e9. 128 verres de cristal et 2 carafes issus de la collection recherch\u00e9e sont saisis chez lui. \u201cJe ne pouvais soup\u00e7onner ces objets d\u2019\u00eatre vol\u00e9s vu qu\u2019il en circulait des milliers\u201d, explique \u00e0 l\u2019\u00e9poque Fadel Iraki. Sans lui, Le Journal n\u2019aurait pas surv\u00e9cu aussi longtemps. Il y injectera \u00e0 plusieurs reprises du cash pour parer au plus press\u00e9. Fadel Iraki a tent\u00e9 plusieurs fois de vendre le magazine, mais le lourd passif financier de l\u2019hebdomadaire a toujours emp\u00each\u00e9 la conclusion des transactions. Comme il le dit lui-m\u00eame, Le Journal est son \u201cplus beau mauvais coup financier\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Les puissants et eux<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Mohammed VI. \u201cLe prince vous f\u00e9licite\u201d<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le prince h\u00e9ritier a longtemps appr\u00e9ci\u00e9 le ton nouveau du Journal, en harmonie avec la partition d\u2019une nouvelle \u00e8re pr\u00eate \u00e0 s\u2019ouvrir. Le futur Mohammed VI caresse m\u00eame un temps l\u2019id\u00e9e d\u2019accorder une interview \u00e0 l\u2019hebdomadaire. Le Journal rate le scoop en annon\u00e7ant que l\u2019initiative vient du Palais et non pas d\u2019eux. Une erreur de protocole vite oubli\u00e9e. Durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1999, le futur Mohammed VI aurait contact\u00e9 les gens du Journal, via Fouad Ali El Himma, pour qu\u2019ils jouent les m\u00e9diateurs avec Jean-Pierre Tuquoi. Le journaliste du Monde vient alors de publier un article r\u00e9v\u00e9lant qu\u2019un certain Hicham Mandari fait chanter Hassan II, mourant \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Le prince h\u00e9ritier veut \u201caider son p\u00e8re dans ces moments difficiles\u201d, raconte Amar. Il demande au trio du Journal de \u201cconvaincre Jean-Pierre Tuquoi que ses r\u00e9v\u00e9lations sont \u00e9maill\u00e9es de contre-v\u00e9rit\u00e9s\u201d, poursuit Amar. Curieux de voir de quoi il en retourne, les dirigeants de l\u2019hebdomadaire acceptent de monter \u00e0 Paris pour en discuter avec le journaliste du Monde. Reconnaissant, le prince h\u00e9ritier les aurait f\u00e9licit\u00e9s au t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Fouad Ali El Himma. Le messager de Leurs Majest\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le futur patron du PAM a \u00e9t\u00e9 longtemps l\u2019ambassadeur du Palais aupr\u00e8s de l\u2019hebdomadaire, aussi bien pour le compte du prince h\u00e9ritier que pour Hassan II. Dans son livre Le grand malentendu, Ali Amar raconte qu\u2019El Himma a appel\u00e9 un jour Fadel Iraki, actionnaire principal du Journal, pour lui transmettre les compliments de Hassan II : le roi trouvait le Journal \u201cformidable\u201d. Et, jugeant regrettable qu\u2019il soit oblig\u00e9 d\u2019imprimer en France, il propose de leur signer un ch\u00e8que de 50 millions de dirhams pour qu\u2019ils s\u2019offrent une imprimerie. Les dirigeants du Journal refusent le cadeau royal. Avant que leurs rapports ne tournent au vinaigre, El Himma recevait souvent les fondateurs du Journal \u00e0 son domicile rbati. La derni\u00e8re rencontre remonte \u00e0 l\u2019automne 2000, au cours d\u2019un d\u00eener \u00e0 Rabat, chez une journaliste proche de celui qui \u00e9tait devenu alors ministre d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 l\u2019Int\u00e9rieur.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Andr\u00e9 Azoulay. Le relais parisien<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">En juin 1999, le conseiller royal de Hassan II re\u00e7oit les fondateurs du Journal \u00e0 son domicile parisien pour les briefer sur une affaire qui inqui\u00e8te en haut lieu : le cas Hicham Mandari. \u201cNous lui remettons le pli cachet\u00e9, frapp\u00e9 des armoiries de l\u2019altesse royale, qu\u2019El Himma nous a confi\u00e9 \u00e0 son attention. Azoulay ouvre l\u2019enveloppe et lit attentivement le petit bristol qu\u2019elle contient avant de s\u2019\u00e9clipser et de revenir avec un volumineux dossier\u201d, raconte Ali Amar dans Le grand malentendu. \u201cIl ne dira presque rien, mais les quelques documents auxquels il nous donne acc\u00e8s nous convainquent qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une affaire d\u2019Etat sans pr\u00e9c\u00e9dent\u201d, poursuit Amar. Les rapports polic\u00e9s d\u2019Andr\u00e9 Azoulay avec Le Journal vont se d\u00e9grader pour devenir rugueux en 2004. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, l\u2019hebdomadaire est banni de la liste des partenaires du Festival d\u2019Essaouira, dont le conseiller royal est le parrain.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Hassan Aourid. Le chroniqueur de la premi\u00e8re heure<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Longtemps chroniqueur au Journal, l\u2019actuel historiographe du royaume entretenait des liens \u00e9troits avec la r\u00e9daction de l\u2019hebdomadaire o\u00f9 il avait carte blanche. \u201cL\u2019une de ses chroniques avait d\u2019ailleurs fait sensation car il prenait la d\u00e9fense des pr\u00e9noms amazighs\u201d, raconte Ali Amar. Une autre de ses tribunes, moins glorieuse, \u00e9tait une attaque en r\u00e8gle contre la famille Oufkir qui, selon Aourid, payait d\u2019une certaine mani\u00e8re la tra\u00eetrise du g\u00e9n\u00e9ral. Avec le temps, Hassan Aourid, devenu porte-parole du Palais, prendra ses distances avec la publication. La rupture d\u00e9finitive survient en juin 2001 dans le bureau d\u2019Andr\u00e9 Azoulay, au cabinet royal. Aboubakr Jama\u00ef, qui est l\u00e0 \u00e0 la demande du conseiller royal, tombe sur un Hassan Aourid au ton nouveau. Fini les rapports amicaux, le porte-parole du Palais, d\u00e9sormais distant, accuse Jama\u00ef \u201cd\u2019\u00e9branler les institutions du royaume\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Driss Basri. L\u2019ami surprise<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">\u201cVous m\u2019avez beaucoup critiqu\u00e9, pourtant je ne vous ai jamais interdit\u201d. Driss Basri l\u2019a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 sati\u00e9t\u00e9 aux responsables du Journal. A l\u2019\u00e9poque, il n\u2019\u00e9tait plus le tout-puissant vizir de Hassan II, mais un has-been tomb\u00e9 dans la ligne de mire des nouveaux hommes forts du Pouvoir. Durant cette p\u00e9riode, Si Driss se rend souvent dans les locaux du Journal, re\u00e7oit aussi les journalistes de l\u2019hebdomadaire dans son bureau \u00e0 Casablanca, dans sa villa de la route de Za\u00ebrs ou sa maison \u00e0 Bouznika. C\u2019est d\u2019ailleurs dans les colonnes du Journal qu\u2019il fait l\u2019une de ses premi\u00e8res sorties m\u00e9diatiques, en accordant \u00e0 l\u2019hebdomadaire une longue interview, quelques ann\u00e9es apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9barqu\u00e9. Durant son exil en France, l\u2019\u00e9quipe du Journal lui rendait souvent visite \u00e0 son domicile parisien du 16\u00e8me arrondissement, esp\u00e9rant \u00e0 chaque fois lui soutirer des r\u00e9v\u00e9lations fracassantes sur le roi d\u00e9funt. Mais \u201cl\u2019ex-femme de m\u00e9nage\u201d de Hassan II, comme il se d\u00e9finissait lui-m\u00eame, ne franchira jamais le pas. Il mourra avec ses secrets.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Moulay Hicham. L\u2019actionnaire impossible<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">En 2000, Aboubakr Jama\u00ef se rend au Kosovo pour brosser un portrait du \u201cprince rouge\u201d en mission pour l\u2019ONU. Quelques mois plus tard, Moulay Hicham signe une tribune dans Le Monde diplomatique o\u00f9 il appelle \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un conseil de famille afin de moderniser l\u2019institution monarchique. Sa th\u00e8se est d\u00e9cortiqu\u00e9e et d\u00e9crypt\u00e9e par Le Journal qui lui ouvre ses colonnes. L\u2019hebdomadaire couvre r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019actualit\u00e9 du cousin de Mohammed VI, rythm\u00e9e par ses d\u00e9boires avec les s\u00e9curitaires. Moulay Hicham rencontre r\u00e9guli\u00e8rement les responsables du Journal dans les locaux de l\u2019hebdomadaire, dans sa villa rbatie ou lors de d\u00eeners chez Fadel Iraki. En 2004, alors que la crise financi\u00e8re du Journal atteint son paroxysme, le prince propose de rejoindre le tour de table de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9ditrice. Les n\u00e9gociations capotent \u00e0 Gen\u00e8ve, dans le cabinet d\u2019avocats mandat\u00e9 par le prince. Les protagonistes ne s\u2019entendent pas sur le prix et encore moins sur le montage juridique : Moulay Hicham veut bien devenir actionnaire mais incognito. \u00c7a sera non. En 2006, le prince rouge tend encore la main \u00e0 Aboubakr Jama\u00ef, lui proposant de payer l\u2019amende de 3 millions de dirhams cons\u00e9cutive au proc\u00e8s Moniquet. Il essuie un nouveau refus.<\/p>\n<p>Tags : Maroc, Le Journal Hebdomadaire, Fadel Iraki,<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tel Quel n. 410, 6\/12 f\u00e9vrier 2010 La folle histoire du Journal par Hassan Hamdani La derni\u00e8re conf\u00e9rence de presse du Journal hebdomadaire, tenue mercredi 3 f\u00e9vrier, a des airs de veill\u00e9e fun\u00e8bre. La salle est bond\u00e9e, il fait pourtant froid. 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