{"id":72210,"date":"2020-03-16T15:50:10","date_gmt":"2020-03-16T15:50:10","guid":{"rendered":"http:\/\/moroccomail.fr\/?p=27194"},"modified":"2020-03-16T15:50:10","modified_gmt":"2020-03-16T15:50:10","slug":"au-maroc-letouffement-des-dernieres-voix-dissidentes","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/xnalgrt.cluster100.hosting.ovh.net\/index.php\/2020\/03\/16\/au-maroc-letouffement-des-dernieres-voix-dissidentes\/","title":{"rendered":"Au Maroc, l\u2019\u00e9touffement des derni\u00e8res voix dissidentes"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align:justify\">Une vague de r\u00e9pression s\u2019abat depuis quelques mois sur des personnes qui, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Maroc et de mani\u00e8re tout \u00e0 fait assum\u00e9e, critiquent sur les r\u00e9seaux sociaux le roi Mohamed VI, dont la popularit\u00e9 s\u2019\u00e9tiole.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Ils ne sont ni opposants ni journalistes engag\u00e9s ni militants professionnels, mais pour la plupart des Marocains lambda : jeunes lyc\u00e9ens, chanteurs en herbe, petits commer\u00e7ants ou encore ch\u00f4meurs. Tous des jeunes, voire pour certains des adolescents. Leur point commun : ils ont exprim\u00e9, via YouTube, le d\u00e9sespoir de la jeunesse marocaine et le foss\u00e9 qui ne cesse de se creuser entre riches et pauvres, ce qui est assez courant ; mais ils ont \u00e9galement critiqu\u00e9 le roi Mohamed VI et raill\u00e9 ses discours \u00ab qui ne servent plus \u00e0 rien et qui n\u2019emballent plus \u00bb, ce qui est in\u00e9dit. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent en effet, ceux qui s\u2019en prenaient au roi \u00e9taient souvent des \u00ab MRE \u00bb, des Marocains r\u00e9sidant \u00e0 l\u2019\u00e9tranger s\u2019exprimant \u00e0 l\u2019abri d\u2019une loi qui punit de prison toute critique de la monarchie. Il s\u2019agit donc d\u2019un v\u00e9ritable point de basculement dans les formes de contestation politique.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">\u00ab Ma vie n\u2019a pas de but \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Tout a commenc\u00e9 le 29 octobre 2019 par une chanson post\u00e9e sur YouTube. On y voit trois jeunes rappeurs d\u00e9noncer avec des mots crus la corruption, les in\u00e9galit\u00e9s sociales, tout en d\u00e9signant ouvertement le roi Mohamed VI :<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Qui a broy\u00e9 le pays et qui continue \u00e0 chercher la richesse ? [\u2026] Qui nous a mis dans ce p\u00e9trin ? Vous avez viol\u00e9 notre dignit\u00e9 [\u2026]. Si on est 40 millions dans ce pays, 30 millions restent avec toi parce qu\u2019ils y sont forc\u00e9s [\u2026]. Ma vie n\u2019a pas de but [\u2026]. Je suis celui qui t\u2019a fait confiance et qui a \u00e9t\u00e9 trahi [\u2026]. Je suis le Rifain qui r\u00eave d\u2019un Rif meilleur\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 ces lignes sont \u00e9crites, la chanson a recueilli pr\u00e8s de 22 millions de vues sur YouTube (les Marocains qui ont vot\u00e9 lors des derni\u00e8res l\u00e9gislatives sont 13 millions seulement&#8230;). Ses auteurs ? Trois jeunes rappeurs issus des quartiers populaires de Casablanca surnomm\u00e9s L\u2019Zaar, Weld Legriya et L\u2019Gnawi (Gnawi, Simo Gnawi). Le titre de la chanson est un slogan tr\u00e8s en vogue parmi la jeunesse contestataire : Aacha chaab (vive le peuple), une paraphrase subversive de \u00ab vive le roi \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">La machine judiciaire se met aussit\u00f4t en branle. L\u2019Gnawi, de son vrai nom Mohamed Mounir est arr\u00eat\u00e9 puis condamn\u00e9 le 24 novembre 2019 \u00e0 un an de prison ferme. L\u2019accusation ne mentionne aucun motif politique : le rappeur est condamn\u00e9 pour \u00ab outrage \u00e0 la police \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Quelques jours plus tard, c\u2019est une v\u00e9ritable avalanche d\u2019arrestations et de condamnations qui se d\u00e9clenche contre de jeunes Marocains, pour la plupart inconnus.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le 15 d\u00e9cembre, un adolescent de 18 ans, Ayoub Mahfoud, \u00e9cope de trois ans de prison ferme apr\u00e8s avoir partag\u00e9 la chanson Aacha chaab sur sa page Facebook. Cette fois l\u2019accusation est ouvertement politique : le jeune lyc\u00e9en est condamn\u00e9 pour \u00ab atteinte au roi \u00bb. Devant l\u2019\u00e9moi que cette affaire suscite, le tribunal d\u00e9cide, le 16 janvier, de le remettre en libert\u00e9 provisoire, mais les poursuites sont maintenues et son proc\u00e8s devrait avoir lieu fin mars.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le 26 d\u00e9cembre, Mohamed Sekkaki, surnomm\u00e9 \u00ab Moul Kaskita \u00bb (l\u2019homme \u00e0 la casquette), un ch\u00f4meur de Settat, ville pauvre entre Casablanca et Marrakech est arr\u00eat\u00e9 et accus\u00e9 d\u2019\u00ab outrage \u00e0 corps constitu\u00e9s \u00bb. Le motif politique est l\u00e0 aussi occult\u00e9 ; en r\u00e9alit\u00e9, il a post\u00e9 une vid\u00e9o dans laquelle il se moque copieusement du roi :<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Ces discours que tu lis en tremblant ne nous emballent plus [\u2026]. Quand tu tombes malade, tu ne te soignes pas ici, dans ton pays, dans nos h\u00f4pitaux, tu vas \u00e0 l\u2019\u00e9tranger pour te soigner. Tu dis \u2018\u2019mon cher peuple\u2019\u2019 alors que ton peuple souffre le martyre \u00e0 cause des in\u00e9galit\u00e9s et des injustices\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Il est condamn\u00e9 \u00e0 quatre ans de prison ferme.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le 26 d\u00e9cembre, pour un tweet publi\u00e9 en avril 2019 [1] dans lequel il s\u2019en est pris au juge qui a dirig\u00e9 les proc\u00e8s du Hirak du Rif, le journaliste Omar Radi est incarc\u00e9r\u00e9 \u00e0 la prison de Casablanca pour \u00ab outrage \u00e0 magistrat \u00bb. L\u00e0 aussi, devant la mobilisation de la soci\u00e9t\u00e9 civile, le juge a d\u00e9cid\u00e9 de le remettre en libert\u00e9 provisoire le 31 d\u00e9cembre, tout en maintenant les poursuites.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>\u00ab On n\u2019a jamais compris \u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le 1er janvier, un adolescent de 17 ans, Hamza Asbaar, est condamn\u00e9 \u00e0 quatre ans de prison apr\u00e8s avoir post\u00e9 sur YouTube sa chanson On a compris dans laquelle il attaque ouvertement le roi et ses discours \u00ab qu\u2019on n\u2019a jamais compris \u00bb, chante-t-il :<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">On n\u2019arr\u00eate pas d\u2019\u00e9couter ses discours, qu\u2019on n\u2019a jamais compris [\u2026]. La Constitution est taill\u00e9e sur mesure pour lui [\u2026]. Tu as compris, on a compris&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le 16 janvier, le tribunal de L\u00e2ayoun, au Sahara occidental, a r\u00e9duit sa peine de quatre ans \u00e0 huit mois. Il reste donc en prison.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Cette vague de r\u00e9pression \u2014 la liste est longue \u2014 contre de jeunes youtubeurs vivant au Maroc et ayant, de mani\u00e8re tout \u00e0 fait assum\u00e9e, critiqu\u00e9 le monarque et sa politique s\u2019explique sans doute par la volont\u00e9 de tordre le cou \u00e0 toute forme de lib\u00e9ration de la parole, et, selon un proche du palais, de \u00ab r\u00e9tablir l\u2019hiba [2] de la monarchie et de l\u2019\u00c9tat \u00bb, incarn\u00e9 par un monarque de plus en plus impopulaire.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Pendant des ann\u00e9es Mohamed VI a construit sa communication politique sur l\u2019image et le mouvement : celle d\u2019un jeune roi populaire qui va \u00e0 la rencontre de ses sujets. Des images o\u00f9 on le voit inaugurer des projets locaux ou distribuer des dons en nature (parfois des cartables ou des paniers contenant de l\u2019huile et de farine) \u00e0 des personnes choisies par les agents du minist\u00e8re de l\u2019int\u00e9rieur dans certaines villes ou villages, g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la veille du ramadan.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Il est \u00e9galement pr\u00e9sent\u00e9 par les cha\u00eenes officielles (Al-Oula, 2M, Medi1TV\u2026 dont les journalistes ressemblent davantage \u00e0 de petits fonctionnaires de l\u2019\u00e9tat civil qu\u2019\u00e0 des reporters) comme la seule institution \u00ab qui marche, qui bouge \u00bb, la seule qui vaille. Face au monarque d\u00e9crit aussi comme \u00ab le seul acteur fiable \u00bb, le gouvernement, les partis politiques ou encore le Parlement incarneraient quant \u00e0 eux la m\u00e9diocrit\u00e9, l\u2019opportunisme et l\u2019inefficacit\u00e9 \u2014 ce qui n\u2019est pas tout \u00e0 fait faux. Dans une rengaine proprement orientale, il est souvent pr\u00e9sent\u00e9 comme le bon calife entour\u00e9 de mauvais vizirs : Lmalik zouine, lidayrine bih li khaybine (le roi est bon, les m\u00e9chants, ce sont ceux qui l\u2019entourent).<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Des discours royaux qui \u00ab n\u2019emballent \u00bb plus<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Aujourd\u2019hui, ces strat\u00e9gies se sont essouffl\u00e9es et la popularit\u00e9 de M6 bat de l\u2019aile. Apr\u00e8s plus de vingt ans d\u2019un pouvoir absolu, l\u2019image du roi Mohamed VI est ab\u00eem\u00e9e par l\u2019ampleur des probl\u00e8mes sociaux auxquels fait face une large partie de la population marocaine. Les \u00ab projets \u00bb de d\u00e9veloppement maintes fois promis par le souverain dans ses discours, les chantiers dits \u00ab structurants \u00bb et les promesses de r\u00e9forme semblent n\u2019avoir profit\u00e9 qu\u2019\u00e0 une minorit\u00e9 de chanceux, selon les propres aveux du monarque. Sans parler de la r\u00e9forme de l\u2019enseignement, de la lutte contre la corruption, de la pauvret\u00e9 et des injustices sociales qui atteignent des proportions dangereuses, y compris pour la stabilit\u00e9 du r\u00e9gime.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Outre ses discours qui n\u2019\u00ab emballent \u00bb plus, les d\u00e9cisions du roi manquent de plus en plus de coh\u00e9rence et de rigueur, ce qui n\u2019arrange pas les choses en termes de popularit\u00e9. L\u2019arrestation d\u2019Omar Radi a eu lieu quelques jours seulement apr\u00e8s la nomination par le roi d\u2019une \u00ab commission pour le d\u00e9veloppement \u00bb pr\u00e9sid\u00e9e par l\u2019ambassadeur du Maroc \u00e0 Paris, Chakib Benmoussa. Indign\u00e9, l\u2019un de ses membres, Rachid Benzine, un universitaire pourtant proche du palais \u00e9crit dans un tweet : \u00ab La mise en d\u00e9tention d\u2019Omar Radi nous interpelle et nous rappelle qu\u2019aucun mod\u00e8le de d\u00e9veloppement ne saurait \u00eatre d\u00e9fendable ni viable sans la garantie de la libert\u00e9 d\u2019expression et d\u2019information. Le d\u00e9veloppement implique la critique et le d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es, ou il n\u2019est pas. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">M\u00eame si elle reste relative en l\u2019absence de sondages sur la monarchie (interdits au Maroc), l\u2019impopularit\u00e9 croissante de Mohamed VI se mesure surtout via les r\u00e9seaux sociaux o\u00f9 des milliers de Marocains peuvent s\u2019exprimer avec une relative libert\u00e9. Le fait, par exemple, qu\u2019Aacha chaab ait \u00e9t\u00e9 entendue par pr\u00e8s de 22 millions de Marocains, et comment\u00e9e positivement par des milliers d\u2019internautes en dit long sur la popularit\u00e9 ab\u00eem\u00e9e du \u00ab roi des pauvres \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Une police qui rappelle celle de Ben Ali<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Par ailleurs, si les critiques et les moqueries des jeunes youtubeurs n\u2019\u00e9pargnent par la personne du roi, ses discours sont particuli\u00e8rement vis\u00e9s, et pour cause : il est le ma\u00eetre absolu des horloges et les Marocains le savent. C\u2019est ce qui explique qu\u2019au d\u00e9but de son r\u00e8gne, ses paroles g\u00e9n\u00e9raient de grandes attentes, mais aussi qu\u2019ils suscitent d\u00e9sormais autant de d\u00e9ception.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Pour faire taire ces voix qui \u00e9mergent spontan\u00e9ment, critiquent le roi sans le diffamer via les r\u00e9seaux sociaux, la monarchie s\u2019appuie sur une police qui rappelle l\u2019ancien r\u00e9gime tunisien de Zine El-Abidine Ben Ali et des juges peu respectueux de leur ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Depuis la fermeture du Journal hebdomadaire (fleuron de la presse ind\u00e9pendante au Maroc entre 1997 et 2010) il y a juste dix ans, les pressions \u00e9conomiques et la menace judiciaire continuent de peser sur ce qui reste de la presse priv\u00e9e. \u00c0 ce niveau aussi, le r\u00f4le de la justice, inf\u00e9od\u00e9e au palais et \u00e0 l\u2019entourage royal, est crucial.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Au fur et \u00e0 mesure que la r\u00e9pression prend de l\u2019ampleur, la justice marocaine est mise \u00e0 l\u2019index par les ONG (marocaines et internationales) et pr\u00e9sent\u00e9e comme le bras s\u00e9culier du roi et de son entourage. Non seulement le monarque nomme les magistrats, mais les verdicts sont prononc\u00e9s en son nom et il est le pr\u00e9sident du Conseil sup\u00e9rieur de la magistrature. Dans les proc\u00e8s politiques qui continuent de se d\u00e9rouler \u00e0 Mekn\u00e8s, L\u00e2ayoun ou Casablanca, il est implicitement \u00e0 la fois juge et partie, constatent avec amertume les d\u00e9fenseurs des droits humains, qui ne cessent d\u2019appeler \u00e0 une v\u00e9ritable s\u00e9paration des pouvoirs.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><a href=\"https:\/\/www.ritimo.org\/Au-Maroc-l-etouffement-des-dernieres-voix-dissidentes\"><strong>Source\u00a0<\/strong><\/a><\/p>\n<p>Tags : Maroc, Mohammed VI, monarchie, r\u00e9pression,<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une vague de r\u00e9pression s\u2019abat depuis quelques mois sur des personnes qui, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du Maroc et de mani\u00e8re tout \u00e0 fait assum\u00e9e, critiquent sur les r\u00e9seaux sociaux le roi Mohamed VI, dont la popularit\u00e9 s\u2019\u00e9tiole. 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