{"id":56463,"date":"2020-10-14T16:14:54","date_gmt":"2020-10-14T14:14:54","guid":{"rendered":"http:\/\/moroccomail.fr\/?p=56463"},"modified":"2020-10-14T16:14:54","modified_gmt":"2020-10-14T14:14:54","slug":"maroc-le-cachot-de-la-prison-de-kenitra-2","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/xnalgrt.cluster100.hosting.ovh.net\/index.php\/2020\/10\/14\/maroc-le-cachot-de-la-prison-de-kenitra-2\/","title":{"rendered":"Maroc : Le cachot de la prison de K\u00e9nitra"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le cachot<br \/><\/strong> <br \/>&#8211; O\u00f9 est l\u2019autre livre ?<br \/><br \/>&#8211; Quel livre ? Il y en a plusieurs dans ma cellule. Quel titre voulez-vous ?<br \/><br \/>&#8211; Allez enl\u00e8ve tes v\u00eatements.<br \/><br \/>Le directeur est l\u00e0 en face de moi. Il est entour\u00e9 de plusieurs chefs dont celui de d\u00e9tention. Le couloir est tr\u00e8s sombre. Tout juste deux ampoules de vingt watts, chacune \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9. Sur quelques  portes il y a une grosse \u00e9criture \u00e0 la craie que je n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9chiffrer.<br \/><br \/>Je me d\u00e9shabille. J\u2019h\u00e9site, mais il m\u2019ordonne de continuer. Le tee-shirt aussi. Non, il faut enlever m\u00eame le slip.<br \/><br \/>Ils font de la place et un planton me tend autre chose. J\u2019ai terriblement froid et j\u2019ai peur de ce qui va suivre et que j\u2019ignore. J\u2019enfile un vieux pantalon us\u00e9 et coup\u00e9 \u00e0 ras des genoux. Il n\u2019a pas non plus de boutons \u00e0 la braguette. La veste, elle, ressemble \u00e0 un gilet. Elle n\u2019a ni boutons ni manches.<br \/><br \/>-une derni\u00e8re fois dis-moi o\u00f9 est l\u2019autre livre, \u00e0 qui tu l\u2019as remis. Sinon tu vas rester l\u00e0 toute ta vie. M\u00eame quand tu auras envie de parler nous ne te sortirons pas de l\u00e0, car le livre, nous le trouverons\u2026 Mettez-le dedans !<br \/><br \/> Quand ils repartent, je regarde autour de moi, un peu comme pour prendre possession des lieux. Quelques instant d\u2019abord pour que mes yeux s\u2019adaptent. Le couloir sombre \u00e9tait mieux \u00e9clair\u00e9.<br \/><br \/>C\u2019est \u00e7a un cachot. Quatre m\u00e8tres sur deux. Il est tr\u00e8s bas, tout juste un peu plus de deux m\u00e8tres de hauteur. Le sol est nu et suit une grande pente qui de tous les c\u00f4t\u00e9s converge vers le trou des aisances. Celui-ci est bouch\u00e9, et de l\u2019urine est r\u00e9pandue partout. Les murs sont tr\u00e8s sales. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre dans une grotte datant des \u00e2ges pr\u00e9historiques. Des dessins rupestres d\u2019un autre monde se chevauchent. Dieu et l\u2019enfer, la mal\u00e9diction et l\u2019amour, des corps de femmes nues et Eros transper\u00e7ant un c\u0153ur. Tous cohabitent dans cet endroit. Ils sont \u00e9crits ou dessin\u00e9s avec les d\u00e9chets humains.<br \/><br \/>Je tourne en rond. J\u2019ai froid. J\u2019ai peur et l\u2019angoisse m\u2019\u00e9treint. Soudain j\u2019entends mon nom \u00e0 plusieurs reprises. C\u2019est une voix famili\u00e8re. Mais il me faut quand m\u00eame du temps pour r\u00e9agir, aller au petit judas de la porte, et scruter le couloir.<br \/><br \/>&#8211; C\u2019est moi, Srifi. Je suis en face, mais \u00e0 deux cachots \u00e0 droite du tien. Tiens, est-ce que tu vois le bout de mes doigts ?<br \/><br \/>C\u2019est dommage que lui aussi soit l\u00e0 \u2013et il y est en tout cas avant moi \u2013 mais la compagnie soulage et r\u00e9conforte. Lui aussi devait \u00eatre s\u00fbrement heureux d\u2019avoir ma compagnie. Cela faisait plus de deux moi que nous n\u2019\u00e9tions pas  vus. Notre groupe avait \u00e9t\u00e9 scind\u00e9 en deux et r\u00e9partis sur les deux autres groupes des quartiers Alif-un et Alif-deux qui \u00e9taient isol\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre. Nous formions tous le groupe des cent trente neuf du proc\u00e8s de Casablanca.<br \/><br \/>Chaque jour nous \u00e9changions quelques paroles, des nouvelles. C\u2019\u00e9tait surtout Mohamed qui prenait l\u2019initiative. M\u00eame dans un endroit pareil il n\u2019est jamais coup\u00e9 du monde. Il a \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 l\u00e0 parce qu\u2019on a trouv\u00e9 sur lui des coupures de journaux dont il n\u2019a pu justifier l\u2019origine. La fouille l\u2019avait pris par surprise.<br \/><br \/>Kacem, un d\u00e9tenu de droit commun, \u00e9tait dans un autre cachot. Ils \u00e9taient sept \u00e0 avoir tenter de s\u2019\u00e9vader. L\u2019alerte avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e alors qu\u2019ils se trouvaient tous ensembles au sommet des murs. Il n\u2019\u00e9tait plus question de s\u2019entraider pour descendre avec la corde. Un seul a put s\u2019\u00e9chapper. En sautant du haut des remparts cinq avait eu des fractures et \u00e9taient encore maintenus \u00e0 l\u2019infirmerie. Kassem, lui, bien que mal en point, avait \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 directement au cachot apr\u00e8s plusieurs s\u00e9ances de falaqa. Maintenant, il \u00e9tait en gr\u00e8ve de la faim depuis d\u00e9j\u00e0 plus de vingt cinq jours. Il revendiquait les droits du cachot. Il m\u2019a fallut beaucoup de temps pour comprendre que de son point de vue nous avions une situation tr\u00e8s enviable. On ne lui avait laiss\u00e9 que son slip. Il \u00e9tait maintenu debout, les menottes aux mains, derri\u00e8re le dos et attach\u00e9s \u00e0 un anneau fix\u00e9 au mur. A titre de protestation suppl\u00e9mentaire il avait profit\u00e9 d\u2019un instant &#8211; o\u00f9 on lui avait lib\u00e9r\u00e9 les mains et essayer de le convaincre de manger &#8211; pour enlever son slip et refuser de le remettre. Chaque jour des gardiens l\u2019insultaient pour sa nudit\u00e9 totale, le qualifiant de ne pas \u00eatre un humain.<br \/><br \/>Il nous \u00e9tait difficile d\u2019assumer sa situation. Il allait  \u00e0 la mort. Nous essay\u00e2mes de le convaincre d\u2019arr\u00eater la gr\u00e8ve. Il nous opposait nos propres gr\u00e8ves. Mais qui au monde aurait pu se soucier de lui. Il finit par arr\u00eater apr\u00e8s avoir gagn\u00e9 un acquit. Il ne serait plus attach\u00e9 \u00e0 un anneau et aurait les menottes aux mains \u00e0 l\u2019avant du corps.<br \/><br \/> Le premier jour de mon arriv\u00e9e vers la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi et alors que je tournais toujours en rond, j\u2019entendis qu\u2019on ouvrait les portes une \u00e0 une. Le gardien \u00e9tait accompagn\u00e9 de deux plantons qui portaient la grosse marmite et les c.t.m. Ce nom vient du fait qu\u2019un d\u00e9tenu re\u00e7oit de l\u2019administration un bol et une gamelle. Le bol \u00e9tant appel\u00e9 quart mais compris comme le mot \u00abcar\u00bb comme \u00abcar de transport \u00bb, l\u2019humour des d\u00e9tenus les a fait appeler la gamelle du nom de C.T.M., la compagnie de transport.<br \/><br \/>La porte s\u2019ouvrit  juste assez suffisamment pour qu\u2019une main puisse faire passer la gamelle et la poser sur le sol. Puis continua le rythme des bruits secs des serrures qu\u2019on ouvrait et refermait.<br \/><br \/>Comme il n\u2019y avait pas de meilleur endroit pour la gamelle je la laissais \u00e0 sa place, pr\u00e8s de la porte, et m\u2019absorbait \u00e0 nouveau dans mes pens\u00e9es.<br \/><br \/>Le bruit des serrures n\u2019en finissait pas. Il m\u2019avait sembl\u00e9 que nous n\u2019\u00e9tions que trois d\u2019apr\u00e8s mes discussions avec Srifi et Kacem et qu\u2019en tout cas qu\u2019il n\u2019y avait en tout et pour tout que huit cachots. Les bruits se rapprochaient et je ne songeais m\u00eame pas \u00e0 aller regarder. Puis la porte se rouvrit \u00e0 nouveau et une main se tendit et enleva  la gamelle. Quand je r\u00e9agis, il \u00e9tait trop tard, la porte s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 referm\u00e9e. Le gardien me lan\u00e7a : \u00ab la prochaine fois tu boiras ta soupe avant qu\u2019on fasse le tour et qu\u2019on revienne la prendre.\u00bb<br \/><br \/>Quelques instant apr\u00e8s on m\u2019apporta une couverture. Il fallait me voir cette nuit l\u00e0. IL fait tr\u00e8s froid. M\u2019enrouler dans cette pauvre couverture us\u00e9e ne donnait rien. La plier plusieurs fois sur une largeur de trente centim\u00e8tres pour m\u2019allonger dessus sur le cot\u00e9 et rester le corps droit. Garder un petit bout de couverture pour l\u2019\u00e9tirer au tour du corps. La plier carr\u00e9ment pour qu\u2019elle puisse prot\u00e9ger juste le dos, et se mettre pr\u00e9s du mur pour garder les jambes \u00e0 la verticale et les fesses sans appui. Aucune astuce ne marche et c\u2019est d\u00e9sesp\u00e9rant.<br \/><br \/>Une o\u00f9 deux fois le sommeil me prit. Certainement pas longtemps car la br\u00fblure du froid me r\u00e9veillait avec sursaut. Ou alors c\u2019\u00e9tait le gardien qui hurlait jusqu\u2019\u00e0 ce que je me l\u00e8ve. Histoire de s\u2019assurer que j\u2019\u00e9tais encore vivant, disait-il. Mais certainement le meilleur moyen d\u2019emp\u00eacher les gens de dormir. Et j\u2019endurerais cette pratique presque toutes les nuits et \u00e0 chaque heure durant toute la p\u00e9riode de seize jours que je passerais la bas.<br \/><br \/>Le matin arrive. Il commence \u00e0 faire moins froid,  et on sent d\u00e9licieusement le corps s\u2019assoupir. La porte s\u2019ouvre. Il faut rendre la couverture, et ne la r\u00e9cup\u00e9rer \u00e0 nouveau que le soir. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on vous la donne quand elle est insuffisante pour vous prot\u00e9ger. Et quand le jour arrive et que vous risquer de dormir, on vous la retire.<br \/><br \/>Au bout de quelques jours, mon corps finit par s\u2019adapter \u00e0 dormir de jours comme de nuit avec ou sans couverture.<br \/><br \/><strong> Le froid m\u2019habitait.<br \/><\/strong><br \/>Plus tard ? Bien plus tard, quand je m\u2019installais dans la derni\u00e8re cellule au fond du couloir du quartier Alif-2, sous laquelle se trouve ce quartier des cachots, il m\u2019arrivait  souvent d\ne ne pas dormir car j\u2019entendais que quelqu\u2019un en bas  ne cessait pas de tourner en rond tout au long de la nuit. Je me sentais coupable de ne pouvoir l\u2019aider. Quand j\u2019\u00e9tais passer par l\u00e0,  c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9. Pour d\u2019autres  c\u2019\u00e9tait  en hiver.<br \/><br \/>Mais pire \u00e9tait l\u2019humiliation. Ne pas disposer d\u2019eau. Passe pour boire. Une bouteille \u00e9tait pos\u00e9 dehors \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la porte. Il suffisait d\u2019attendre le passage du gardien. Je lui demandais et il prenait la bouteille, introduisait son goulot entre les barreaux du petit judas de la porte et versait de l\u2019eau directement dans ma bouche. Mais pour me laver, il n\u2019y en avait pas. Apr\u00e8s avoir fait mes besoins naturels, je d\u00e9chirais un morceau de tissus du pantalon et je m\u2019essuyais avec. Heureusement on me fit sortir du cachot alors que le pantalon tenait toujours.<br \/><br \/>Je jetais le torchons avec lequel je m\u2019\u00e9tais essuy\u00e9 bien \u00e0 l\u2019\u00e9cart mais le trou \u00e9tait toujours bouch\u00e9. L\u2019urine et tous les d\u00e9chets restaient l\u00e0 devant moi.<br \/><br \/>D\u00e9s le lendemain du premier jour, alors que je m\u2019\u00e9tais familiaris\u00e9 avec le couloir, je pus lire sur la porte de Srifi, \u00e9crite \u00e0 la craie, la date de sa sortie. Chaque jour je lui demandais si on avait \u00e9crit quelque chose sur la mienne. Non toujours rien.<br \/><br \/>Comme toujours, dans des  cas pareils, nous sommes toujours  amen\u00e9 \u00e0  r\u00e9fl\u00e9chir sur le pourquoi de ce qui nous a mis dans cette situation. Quelle b\u00eatise, cette histoire de bouquins. Surtout l\u2019usage du \u00ab D\u00e9fi \u00bb Ecrire un message dans un livre qui, par le nom de son auteur(le roi), par son titre, et par la nature des annotations que j\u2019avais faites sur ses marges, ne pouvait qu\u2019attirer l\u2019attention. Le message concernait l\u2019usage \u00e0 faire d\u2019un autre livre.<br \/><br \/>Je les avais remis \u00e0 l\u2019administration pour qu\u2019il soient rendus \u00e0 ma famille. \u00ab Le D\u00e9fi \u00bb fut saisi \u00e0 cause des remarques \u00e9crites sur ses marges. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s que l\u2019administration d\u00e9couvrit qu\u2019il \u00e9tait porteur d\u2019un message. Mais certainement elle ne savait pas si le second livre dont il \u00e9tait question \u00e9tait sortie ou pas.<br \/><br \/>Quelle b\u00eatise, pour quelqu\u2019un cens\u00e9 avoir l\u2019exp\u00e9rience des m\u00e9thodes de la clandestinit\u00e9 ! Et maintenant que va-t-il arriver \u00e0 ma famille ?<br \/><br \/>Mais dans les pires situations il y a toujours quelqu\u2019un pour vous r\u00e9conforter. Un jour un gardien m\u2019appela vint me saluer avec chaleur et me demander si j\u2019avais besoin de quelque chose de pr\u00e9cis. Oui, des cigarettes. Je fis sa connaissance. C\u2019\u00e9tait lui qui apportait les coupures de journaux dont certaines avaient \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9es sur Srifi. Les pratiques \u00e0 l\u2019encontre des d\u00e9tenus le rendaient malade. Il arrivait que le directeur descendait dans les quartiers accompagn\u00e9 de ses chefs, choisissait un prisonnier parmi les plus r\u00e9calcitrants, lui liait les mains derri\u00e8re le dos et se mettait lui m\u00eame \u00e0 le boxer\u2026.Ce gardien d\u00e9missionnera  un an plus tard, et en 2000,l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, je le revus \u00e0 une rencontre de Forum pour  la V\u00e9rit\u00e9 et l\u2019Equit\u00e9. Je ne l\u2019ai pas reconnu tout de suite et il en a eu les larmes aux yeux. Comme lui, il  y en a beaucoup, et ils ne seront jamais indemnis\u00e9s.<br \/><br \/>Un  alors que j\u2019appelais Srifi c\u2019est Kassem qui me r\u00e9pond. Mohamed est parti. C\u2019est un coup dur. Enfin, il ram\u00e8nera des nouvelles de moi et o\u00f9 je suis.<br \/><br \/>Le soir, c\u2019est notre ami le gardien qui est de service. \u00ab Tiens, Za\u00e2za\u00e2, c\u2019est pour toi . Srifi, n\u2019est pas loin. Il est dans le quartier de l\u2019isolement. Il a ses affaires et peut recevoir des paniers.<br \/><br \/>Cette nuit l\u00e0, c\u2019est la f\u00eate. Un gros morceau de \u00ab  parisienne \u00bb avec des sardines de boite de conserve. Du th\u00e9 dans une petite bouteille plate de shampoing. Elle \u00e9tait plate parce qu\u2019il fallait pouvoir la passer \u00e0 travers les barreaux. Un th\u00e9 qui a le go\u00fbt du shampoing c\u2019est tr\u00e8s bon.<br \/><br \/>Le gardien revient  avec des cigarettes et encore du th\u00e9.<br \/><br \/>Et tout \u00e7a ne provenait que du troc. Quand le jour suivant, il re\u00e7ut le panier de sa famille, c\u2019\u00e9tait encore autre chose de meilleur. Je recevais chaque nuit mon ravitaillement. Srifi a vraiment l\u2019art des n\u00e9gociations. Tous les gardiens acceptaient de faire les courses.<br \/><br \/>Cette nouvelle situation aussi belle soit- elle je la vivais avec inqui\u00e9tude. J\u2019\u00e9tais devenu d\u00e9pendant. Et finalement arriva ce qui devait arriver. Srifi est reparti pour de bon cette fois.<br \/><br \/>Plus aucun lien, sauf avec notre ami le gardien qui n\u2019\u00e9tait pas tous les jours l\u00e0. C\u2019est le labyrinthe. De tout ce que je d\u00e9crit aujourd\u2019hui depuis mon enl\u00e8vement c\u2019est peut \u00eatre le seul instant que ma m\u00e9moire refuse de me restituer. Et pourtant \u00e7a n\u2019avait pas dur\u00e9 longtemps. En tout et pour tout je n\u2019ai pass\u00e9 dans les cachots que seize jours !<br \/><br \/> <strong>L\u2019isolement<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour c\u2019est mon tour. On m\u2019emm\u00e8ne \u00e0 l\u2019isolement. Ce dernier se trouve entre le quartier des cachots et celui des condamn\u00e9s \u00e0 mort. Ils sont tous les trois travers\u00e9s par un m\u00eame couloir. On y acc\u00e8de par une seule porte. et ils sont aussi surveill\u00e9s par les m\u00eames gardiens.<br \/><br \/>Dans la cellule qu\u2019on m\u2019a r\u00e9serv\u00e9e, je trouve toutes mes affaires emball\u00e9s ainsi qu\u2019une paillasse et deux couvertures. Je m\u2019habille et m\u2019allonge. Peu \u00e0 peu une douce chaleur m\u2019envahit. Une sorte de fr\u00e9missement agr\u00e9able agite les cellules de mon corps.<br \/><br \/>La cellule est mieux \u00e9clair\u00e9e, plus spacieuse et a\u00e9r\u00e9e\u2026Et enfin je mange \u00e0 toutes les heures de repas.<br \/><br \/>Au cours de la m\u00eame semaine je re\u00e7ois un panier de ma famille. C\u2019est un bonheur d\u2019avoir tant de chose \u00e0 mange et  \u00e0 go\u00fbter. Du caf\u00e9, des cigarettes. Mais, aussi, je culpabilise. Qu\u2019ont-ils \u00e0 gagner, eux, tous les membres de ma famille, \u00e0 me suivre ainsi. Deux visites par semaine. Une fois c\u2019est toujours ma m\u00e8re et la seconde c\u2019\u00e9tait \u00e0 tour de r\u00f4le mes s\u0153urs, mes fr\u00e8res, mes beaux-fr\u00e8res mes belles s\u0153urs, mes ni\u00e8ces et mes neveux. Et puis aussi les cousins, les voisins, les amis de la famille. Ils continuent \u00e0 venir m\u00eame si la visite leur est interdite.<br \/><br \/>Ma m\u00e8re avait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque quatre-vingts ans environ. Elle est n\u00e9e \u00e0 ouled frej dans les doukkalas. Elle se rappelle, quand, alors qu\u2019elle \u00e9tait toute petite, se r\u00e9pandit l\u2019annonce du d\u00e9barquement fran\u00e7ais \u00e0 Casablanca. Elle se maria avec son cousin, mon p\u00e8re. Ils \u00e9taient tous deux hilaliens. Mais si elle, comme ses s\u0153urs, \u00e9tait appel\u00e9e la fille du Hilali, lui c\u2019\u00e9tait le fils de l\u2019Oranais. Il est n\u00e9, lui, selon les dires de tante Rqia, l\u2019a\u00een\u00e9e de ma m\u00e8re, dans le pays de Wast(l\u2019Alg\u00e9rie) dans la r\u00e9gion d\u2019Oran, un an avant la mort du sultan Moulay Hassan. Son p\u00e8re, l\u2019Oranais, \u00e9tait en fait un doukkali, parti de chez lui encore jeune pour rechercher la science, mais aussi pour des raisons de tribut, la nayba, que les gens n\u2019arrivaient plus \u00e0 payer. Il se retrouva fqih dans la tribu des Ben Za\u00e2zou\u00e2 et se maria avec la fille d\u2019une puissante famille.<br \/><br \/>Son lieu d\u2019office, le jama\u00e2, \u00e9tant un endroit auquel avaient recours les voyageurs demandant \u00e0 \u00eatre les invit\u00e9s de Dieu, il reconnut, un jour, parmi l\u2019un d\u2019eux, un vieux monsieur, noir, creuseur de puits, qui lui rapporta des nouvelles de Tamou sa m\u00e8re que tout le monde dans la tribu plaignait, tant elle ne finissait pas de filer la laine et de r\u00e9citer des chansons sur ce fils dont elle n\u2019avait plus de nouvelles.<br \/><br \/>De passage en passage, le compagnon creuseur de puits rapportait des nouvelles plus fra\u00eeches, et un jour le fqih d\u00e9cida de rentrer au pays. Son \u00e9pouse, Kha\u00efra refusa de le suivre et il s\u2019ensuivit un litige \u00e0 propos de leur b\u00e9b\u00e9. Recours au tribunal et le juge fran\u00e7ais donna raison au mari. Si la femme ne voulait pas suivre son mari, elle ne pouvait pas s\u2019opposer \u00e0 ce qu\u2019il emm\u00e8ne avec lui son fils.<br \/><br \/>De peur d\u2019\u00eatre suivi et qu\u2019on lui enl\u00e8ve son gar\u00e7on, celui qui \u00e0 son retour s\u2019appellera l\u2019Oranais, se mit \u00e0 voyager de nuit et se cacher le jour. Le pays \u00e9tait en r\u00e9bellion. Il n\u2019y avait de s\u00e9curit\u00e9 nulle part. Pour \u00e9viter d\u2019\u00eatre rattraper par ceux qu\u2019il supposait \u00eatre \u00e0 sa chasse, ses beaux-fr\u00e8res et leurs hommes d\u2019arme il prit, \u00e0 partir de F\u00e8s, la route de Tanger d\u2019o\u00f9 il embarqu\u00e2t sur un bateau pour EL jadida.<br \/><br \/>L\u2019enfant n\u2019oublia jamais. Et son p\u00e8re lui aussi ne cherchait pas \u00e0 lui faire oublier m\u00e8re. Chaque fois qu\u2019il se f\u00e2chait avec sa belle-m\u00e8re, l\u2019Oranais lui disait : \u00ab Aller va seller l\u2019\u00e2nesse, on rentre chez Kha\u00efra \u00bb. Lui aussi l\u2019appellera de son pr\u00e9nom et ne dira jamais ma \u00ab  m\u00e8re \u00bb.<br \/><br \/> Les parents de ma m\u00e8re, Bacha, habitaient le douar des A\u00e2bbaras. Son p\u00e8re, \u00e0 elle, Mohamed Lahlali, \u00e9tait lui aussi, Fqih. Une fois il avait pris contrat dans un autre douar. Et il l\u2019avait emmener avec lui. Habill\u00e9e en gar\u00e7on, on l\u2019appelait Salah.<br \/><br \/>Elle n\u2019avait que des s\u0153urs et aussi Khouyyi unfr\u00e8re dont son p\u00e8re avait toujours refus\u00e9 de reconna\u00eetre la paternit\u00e9 et qui habitait avec sa m\u00e8re. Adolescent, il venait souvent \u00e0 la maison. Une fois il \u00e9tait m\u00eame rester tr\u00e8s longtemps, puis il est reparti chez ses grands-parents maternel, tout continuant \u00e0 revenir de temps en temps.<br \/><br \/> Une nuit Lahlali entendit du bruit dehors. Il prit son fusil et sorti. Il n\u2019y avait pas de lune. Impossible de voir quoi que se soit. Soudain, une pierre frappe contre le mur et tombe \u00e0 ses pieds. Il reconna\u00eet cette pierre. Elle se trouve d\u2019habitude pr\u00e9s du pic d\u2019attache de l\u2019\u00e2ne. Alors il vise approximativement cette direction et fait feu. Puis plus rien ne se passe.<br \/><br \/>Le matin, de bonheur, Il va voir. Il y a du sang et les traces de quelqu\u2019un qui traversait le champs. Une vieille femme est charg\u00e9e d\u2019aller aux nouvelles. Elle ne revint que le soir. Elle avait parcouru plusieurs douar avant de trouver. L\u2019homme de la veille \u00e9tait un voleur notoire ; Bl\u00e9ss\u00e9, il est mort chez lui le jour m\u00eame. Sa famille parlait de vengeance. Mais il fallait d\u2019abord l\u2019enterrer.<br \/><br \/>Lahlali, lui craignait pour ses filles et sa femme qui pouvaient \u00eatre enlev\u00e9es et vendues comme esclaves du fait qu\u2019elles avaient une couleur de peau noir\u00e2tre qu\u2019elle tenaient de Boujema\u00e2, leur grand-p\u00e8re maternel. Il pr\u00e9vint justement son beau-p\u00e8re, dans la tribu des Ouahla. Ce dernier \u00e9tait un genre de rebelle, chef de guerre ou brigand. Les oncles arriv\u00e8rent, le soir m\u00eame, arm\u00e9s, sur leurs chevaux et des chameaux pour d\u00e9m\u00e9nager la famille et la mettre en s\u00e9curit\u00e9 pr\u00e9s d\u2019eux.<br \/><br \/>Plus tard, alors qu\u2019ils avaient d\u00e9j\u00e0 Baba, leur premier enfant, ma m\u00e8re s\u2019inqui\u00e9tait  quand il tardait trop \u00e0 revenir de ses randonn\u00e9es de commer\u00e7ant ambulant, \u00ab Attar. Quand il lui disait qu\u2019il \u00e9tait pass\u00e9 par la r\u00e9gion de F\u00e8s, elle pensait \u00ab c\u2019est sur la route d\u2019Oran. Chaque fois, qu\u2019il avait participait \u00e0 une caravane de chameaux transportant le bl\u00e9 \u00e0 Casablanca, elle constatait que tout ce qu\u2019il lui racontait de ses voyages n\u2019avait trait qu\u2019\u00e0 ses discussions avec les gens du port. Des discussions o\u00f9 Oran revenait souvent.<br \/><br \/> Vers la fin des ann\u00e9es vingt notre famille quitta les Doukkalas pour les Oulad Sa\u00eed.Ils avaient d\u00e9j\u00e0 trois enfants. Baba, Lalla et Khouyti.  Mon p\u00e8re devint travailleur au cinqui\u00e8me. Les temps et ce genre de travail \u00e9taient dures, mais ma m\u00e8re \u00e9tait fi\u00e8re de son homme. \u00ab Jamais il ne m\u2019a laiss\u00e9e dans une situation difficile \u00bb. Un jour la femme du patron est venue l\u2019emmener pour pr\u00e9parer avec les autres \u00e9pouses de khammas, pour pr\u00e9parer les repas des faucheurs de bl\u00e9. Le soir quand elle \u00e9tait rentr\u00e9e, il \u00e9tait trop tard. Il avait l\u2019habitude de trouver de l\u2019eau chaude pour se laver les pieds \u00e0 son retour. \u00ab C\u2019est moi le Khammas, pas toi. Tu n\u2019es pas leur bonne, lui dit-il. La prochaine fois, si on te demande quelque chose, tu r\u00e9ponds que ton mari te l\u2019interdit \u00bb.<br \/><br \/>Et aussi quand le patron venait \u00e0 la maison. Ce qui \u00e9tait courant \u00e0 l\u2019\u00e9poque c\u2019est que quand ce dernier rentrait chez l\u2019un de ses ouvriers, il \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme le propri\u00e9taire. On posait le plat de th\u00e9 devant lui, et c\u2019est lui qui pr\u00e9parait. La femme restait \u00e0 la cuisine, et l\u2019homme faisait le service. Chez le doukkali c\u2019\u00e9tait le contraire, le patron, quand il \u00e9tait l\u00e0, n\u2019\u00e9tait que l\u2019invit\u00e9. Cela faisait dire \u00e0 tout le monde : \u00ab Mais pour qui se prend-il, ce doukkali, avec ses mani\u00e8res ?! \u00bb.<br \/><br \/> Je me surprends en train de parler \u00e0 Boucha\u00eeb, mon ami, avec lequel j\u2019ai pass\u00e9 une partie de ma vie. Je lui raconte tout \u00e0 haute voix, que je sois sur la couchette , debout, ou encore en train de faire mes besoins. Je lui raconte \u00e0 nouveau que je me suis surpris \u00e0 lui parler. J\u2019ai parfois l\u2019impression que mon cerveau va \u00e9clater. Impossible de sortir du cercle de parler \u00e0 haute voix , en prendre conscience, et raconter sur le champs cette situati\non de la m\u00eame fa\u00e7on\u2026<br \/><br \/> De temps en temps notre ami le gardien, lorsqu\u2019il est de garde dans le quartier, passe me voir. Aucun rapport avec les autres gardiens. De mon c\u00f4t\u00e9 je ne recherche pas le contact. Et de leur c\u00f4t\u00e9 il n\u2019y a, certainement, rien \u00e0 attendre de quelqu\u2019un qui ne traficote pas.<br \/><br \/>Un jour j\u2019entends des bruits de pas dan le couloir. Beaucoup de pas. Je vais au judas. Plusieurs gardiens guide un groupe de prisonniers vers les cachots. Ces derniers avaient tous des bandages autour des jambes. Quatre marchaient \u00e0 quatre pattes et le cinqui\u00e8me \u00e9tait port\u00e9 sur un brancards par d\u2019autres prisonniers. En fait je n\u2019ai rien compris, c\u2019est notre ami le gardien qui revient m\u2019informer, quelques minutes apr\u00e8s, qu\u2019il s\u2019agit du groupe qui avait tent\u00e9 de s\u2019\u00e9vader, les amis de Kassem. Ils \u00e9taient tous pl\u00e2tr\u00e9s. Mais de quelle fa\u00e7on ! Pour leur faire payer cher leur tentative on avait pl\u00e2tr\u00e9 leurs jambes toutes tordues afin de les rendre infirme. Et cela faisait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9s de deux mois qu\u2019is portaient le pl\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Source : <span style=\"text-decoration: underline;\"><a href=\"http:\/\/abdellahzaazaa.over-blog.com\/pages\/Le_cachot_de_la_prison_de_Kenitra-458529.html\">Blog de Abdallah Zaazaa<\/a><\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tags : Maroc, prison, Kenitra, cachot, r\u00e9pression, <br \/><br \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cachot &#8211; O\u00f9 est l\u2019autre livre ? &#8211; Quel livre ? Il y en a plusieurs dans ma cellule. Quel titre voulez-vous ? &#8211; Allez enl\u00e8ve tes v\u00eatements. Le directeur est l\u00e0 en face de moi. Il est entour\u00e9 de plusieurs chefs dont celui de d\u00e9tention. Le couloir est tr\u00e8s sombre. 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