{"id":51437,"date":"2020-10-09T17:44:26","date_gmt":"2020-10-09T15:44:26","guid":{"rendered":"http:\/\/moroccomail.fr\/?p=51437"},"modified":"2020-10-09T17:44:26","modified_gmt":"2020-10-09T15:44:26","slug":"maroc-dossier-les-folles-soirees-de-hassan-ii","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/xnalgrt.cluster100.hosting.ovh.net\/index.php\/2020\/10\/09\/maroc-dossier-les-folles-soirees-de-hassan-ii\/","title":{"rendered":"Maroc \/ Dossier : Les folles soir\u00e9es de Hassan II"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"text-align: justify;\"><em>Par Fahd Iraqi avec Azzedine El Hadef<\/em><br \/><br \/>Couche-tard, l\u00e8ve-tard, Hassan II a d\u00e9di\u00e9 de longues, longues soir\u00e9es \u00e0 sa passion de toujours : la musique. Une vie parall\u00e8le o\u00f9 le \u201croi m\u00e9lomane\u201d r\u00e9compensait les artistes, les bl\u00e2mait, les accompagnait au bendir ou \u00e0 l\u2019accord\u00e9on et parfois m\u00eame\u2026 les inspirait. TelQuel a retrouv\u00e9 les t\u00e9moins de cette folle \u00e9poque.<br \/><br \/>Le rideau s\u2019ouvre sur un d\u00e9cor d\u2019enchantement : un orchestre philharmonique au grand complet, une brochette des meilleurs musiciens du royaume, des artistes de tous genres, chanteurs,<br \/><br \/>animateurs, conteurs, des invit\u00e9s de marque et des h\u00f4tes sur leur 31, emplis de joie, de fiert\u00e9. Et de stress. Car le roi, le \u201cma\u00e2lem\u201d, ma\u00eetre absolu du pays, se tient juste l\u00e0, confortablement assis, savourant cette ambiance musicale enivrante de son oreille de m\u00e9lomane. Derri\u00e8re les moucharabieh qui compartimentent les all\u00e9es du palais, de l\u00e0 o\u00f9 elles peuvent \u201ctout voir sans \u00eatres vues\u201d, les femmes du harem suivent le spectacle sans oser y prendre part\u2026 Non, ce n\u2019est pas une sc\u00e8ne droit sortie des mille et une nuits, mais juste le prototype d\u2019une (folle) soir\u00e9e hassanienne, artistique, musicale, enchanteresse. \u201cEt toujours, toujours, stressante\u201d, comme aiment \u00e0 le r\u00e9p\u00e9ter tous les artistes qui y ont pris part. C\u2019est l\u00e0, au milieu de ce c\u00e9r\u00e9monial d\u2019un autre \u00e2ge, que Hassan II laissait transpara\u00eetre sa sensibilit\u00e9. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il se montrait, \u00e0 l\u2019occasion, extr\u00eamement g\u00e9n\u00e9reux, parfois cruel, avec ses h\u00f4tes. C\u2019est l\u00e0, enfin, qu\u2019il a pu trouver, par moments, l\u2019inspiration n\u00e9cessaire pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 d\u2019importantes d\u00e9cisions politiques.<br \/><br \/><strong>Chef d\u2019orchestre pour Abdelhalim Hafez<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Passionn\u00e9 de musique, Hassan Ben Mohamed l&#8217;est depuis son jeune \u00e2ge (lire encadr\u00e9). En dehors des f\u00eates nationales et religieuses, ou encore des c\u00e9r\u00e9monies familiales, Hassan II ne se fait pas prier pour multiplier les soir\u00e9es priv\u00e9es en l\u2019honneur de ses invit\u00e9s \u00e9trangers : chefs d\u2019Etat ou hommes d\u2019affaires. Il lui arrive aussi d\u2019improviser des soir\u00e9es simplement \u201cpour se laver les tympans\u201d, au sortir d\u2019une dure journ\u00e9e de travail. Les artistes marocains, trouvant gr\u00e2ce \u00e0 ses yeux, assurent fi\u00e8rement le spectacle, et le roi prend un malin plaisir \u00e0 donner le \u201cla\u201d. Qui joue quoi, quand et comment : Hassan II d\u00e9cide de tout, un peu comme en politique\u2026<br \/><br \/>A l&#8217;\u00e9poque, le d\u00e9roul\u00e9 de ces c\u00e9r\u00e9monies rel\u00e8ve presque du secret d\u00e9fense. Mais, depuis la disparition d\u2019Al Fannane Al Awwal (le premier des artistes), les langues se sont d\u00e9li\u00e9es. Les musiciens ne se contentent plus de chanter ou de jouer, ils parlent. Enfin. Dans un livre intitul\u00e9 Les amis du roi, depuis peu sur les \u00e9tals, l\u2019\u00e9crivain Sa\u00efd Houbal concentre les t\u00e9moignages de plusieurs musiciens. On peut y lire, au hasard des anecdotes, que \u201clors du mariage de Lalla Asmae \u00e0 Marrakech, Hassan II avait demand\u00e9 \u00e0 voir le programme de la soir\u00e9e. Il a piqu\u00e9 une col\u00e8re quand il s\u2019est aper\u00e7u que personne n\u2019avait eu l\u2019id\u00e9e d\u2019inviter le chanteur Mohamed Mezgueldi pour interpr\u00e9ter la fameuse chanson La\u00e2roussa Merhouna (la mari\u00e9e est promise). Ils ont d\u00fb tout arr\u00eater pour le ramener en urgence de son domicile \u00e0 F\u00e8s\u201d.<br \/><br \/>En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, Hassan II ne perd pas une seule occasion de mettre en avant son c\u00f4t\u00e9 m\u00e9lomane, pour \u00e9taler ses connaissances musicales. Surtout devant les grands artistes venus d\u2019Orient. Un soir o\u00f9 le \u201cRossignol du Nil\u201d, Abdelhalim Hafez, et son orchestre jouent pour Hassan II, le roi d\u00e9cide ainsi de s&#8217;emparer de la baguette du chef d&#8217;orchestre et de diriger lui-m\u00eame la formation mythique. \u201cC\u2019\u00e9tait sur la chanson Zayyi L\u2019hawa (comme l\u2019air), se souvient l\u2019\u00e9crivain Mohamed Mouak (auteur d\u2019un ouvrage sur la mosqu\u00e9e Hassan II), habitu\u00e9 des soir\u00e9es musicales du Palais. A la fin, tous les musiciens de la troupe se sont lev\u00e9s pour applaudir le roi, qui avait \u00e9t\u00e9 magistral en chef d\u2019orchestre\u201d. Le crooner \u00e9gyptien, idole du public arabe, \u00e9tait aussi le chouchou de Hassan II. Une anecdote, narr\u00e9e dans les pages de Sa\u00efd Houbal, raconte comment Abdelhalim Hafez \u201ca \u00e9t\u00e9 pris d\u2019un malaise suite \u00e0 un repas partag\u00e9 avec le chanteur Mohamed Gharbaoui dans un boui-boui de la capitale. On a d\u00fb r\u00e9veiller le roi \u00e0 3 heures du matin\u2026\u201d. La suite ? \u201cLe roi a imm\u00e9diatement ordonn\u00e9 \u00e0 un avion militaire de d\u00e9coller pour emmener Abdelhalim se faire soigner \u00e0 Londres\u201d. En plus de Hafez, bon nombre de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s de la chanson \u00e9gyptienne ont d\u00e9fil\u00e9 dans les palais hassaniens. D&#8217;Oum Kalthoum \u00e0 Mohamed Abdelwahab, en passant par Farid Al Atrach ou Sabah, les plus belles voix de l&#8217;\u00e9poque se sont produites en priv\u00e9 pour le monarque.<br \/><br \/><strong>Entre Farid Al Atrach et Ahmed Bidaoui<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devant ces monstres sacr\u00e9s, Hassan II s\u2019amuse souvent \u00e0 vanter la qualit\u00e9 des artistes marocains. Exemple : lors d\u2019une soir\u00e9e avec Farid Al Atrach, il d\u00e9cide de faire d\u00e9couvrir \u00e0 sa guest star son luthiste pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Instructions sont alors donn\u00e9es pour ramener Ahmed Bidaoui. Sauf qu\u2019il faut se lever t\u00f4t, beaucoup chercher, et s\u2019armer de patience, pour esp\u00e9rer retrouver la trace du jeune compositeur. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, les forces de police sont \u201cmissionn\u00e9es\u201d pour mettre la main sur Bidaoui. Qui se terre, quelque part, dans un bistrot casablancais. \u201cDebout, le roi te demande\u201d, lui ass\u00e8nent les policiers. Pris d\u2019un m\u00e9lange de joie et de panique, le musicien ne tient plus sur ses jambes. Il est alors escort\u00e9 jusqu\u2019au palais royal de Rabat. Quelques tasses de caf\u00e9 et une douche froide plus tard, Ahmed Bidaoui fait son entr\u00e9e sur sc\u00e8ne, o\u00f9 il r\u00e9cup\u00e8re le luth que vient de poser Farid Al Atrach. Les musiciens de l\u2019orchestre redoutent le pire, mais leur frayeur se dissipe devant les premi\u00e8res notes magiques du compositeur marocain. Sa prestation lui vaut m\u00eame une standing ovation de Farid Al Atrach et Hassan II himself.<br \/><br \/>Sauf que l&#8217;acclamation honorifique provoque en Bidaoui une r\u00e9action inattendue. L&#8217;homme se l\u00e8ve de son si\u00e8ge et ass\u00e8ne un violent coup de pied\u2026 \u00e0 son luth, qui se brise en mille morceaux. Le tout sous le regard m\u00e9dus\u00e9 de Hassan II. Un ange passe dans la salle\u2026 L\u2019assistance reste hagarde, tandis que les serviteurs se mettent \u00e0 scander : \u201cQue Dieu donne longue vie \u00e0 Sidi\u201d. Fin de la soir\u00e9e, le monarque se couche, et la vie reprend son tonus normal. Saleh Charki, musicien et fid\u00e8le compagnon de Bidaoui, raconte que ce dernier est rest\u00e9 silencieux sur le chemin du retour. Mais il fallait bien qu\u2019il explique son geste, d\u00e8s le lendemain, devant le souverain. Convoqu\u00e9 par Hassan II apr\u00e8s sa sieste, Bidaoui se surpasse en implorations et en improvisations : \u201cQue Dieu donne la vie \u00e0 Sidi. J\u2019ai cass\u00e9 le luth car je ne voulais plus que quelqu\u2019un touche l\u2019instrument sur lequel a jou\u00e9 Farid Al Atrach et qui m\u2019a donn\u00e9 toute cette inspiration\u201d. Bonne r\u00e9ponse : le monarque sourit. Et passe l\u2019\u00e9ponge.<br \/><br \/><strong>Hayani et le bain de minuit<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour bien moins que cela, Hassan II pouvait se montrer peu commode. Le chanteur Mohamed Hayani l\u2019a appris \u00e0 ses d\u00e9pens. Un invit\u00e9 rapporte que lors d&#8217;une soir\u00e9e sur la plage, \u00e0 la r\u00e9sidence royale de Casablanca, \u201cHayani est surpris par la main du roi sur son \u00e9paule lui demandant si tout allait bien. Hayani r\u00e9pond sur le ton de la rigolade : Que Dieu glorifie Sidi, tout est parfait, il ne nous manque qu\u2019une bonne baignade\u201d. Mal lui en a pris : quelques minutes plus tard, le chanteur est surpris par les membres de la s\u00e9curit\u00e9 royale qui lui remettent un maillot de bain en lui hurlant : \u201cLe roi t\u2019ordonne de te jeter \u00e0 l\u2019eau\u201d. De retour sur la plage apr\u00e8s son long bain de minuit, Hassan II le sermonne : \u201cPlus jamais tu ne dis qu\u2019il manque quoi que ce soit en ma pr\u00e9sence. Je suis le tout, et le tout c\u2019est moi\u201d. On ne badine pas avec le roi\u2026<br \/><br \/>Influenc\u00e9 par les rituels sultaniens d\u2019Orient, le protocole des soir\u00e9es hassaniennes ne laisse aucune marge \u00e0 l\u2019improvisation ou \u00e0 la fausse note. Les invitations ressemblent souvent \u00e0 des arrestations. Mostapha Chater, membre de la troupe Izenzaren, se rappelle encore, en d\u00e9tails, de la premi\u00e8re soir\u00e9e du groupe au palais. C&#8217;\u00e9tait \u00e0 quelques jours du ramadan, en 1981, \u00e0 Skhirat. \u201cLes membres du groupe \u00e9taient dispers\u00e9s dans les environs d\u2019Agadir quand un message est tomb\u00e9 \u00e0 3 heures du matin \u00e0 la pr\u00e9fecture, qui ordonnait de nous rassembler. Le lendemain \u00e0 16 heures, toute la troupe s\u2019est retrouv\u00e9e \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, o\u00f9 un avion sp\u00e9cial nous attendait pour nous emmener jusqu\u2019\u00e0 Rabat. Nous sommes descendus \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Balima et, vers 20 h, nous \u00e9tions au palais, attendant le d\u00e9but de la soir\u00e9e\u201d. Sauf qu&#8217;Izenzaren ignore tout du protocole musical. Une fois sur sc\u00e8ne, la troupe n&#8217;attend pas l&#8217;ordre royal pour se mettre \u00e0 jouer. Artistes, chambellans, ministres, g\u00e9n\u00e9raux et autres invit\u00e9s se rendent compte de l\u2019ampleur de \u201cl\u2019offense\u201d faite \u00e0 Sa<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Majest\u00e9. \u201cLeurs visages \u00e9taient livides et un silence de mort pesait sur la salle, se rappelle Chater. On s\u2019est alors arr\u00eat\u00e9s sec\u201d. Mais Hassan II ne leur en voudra pas et, \u00e0 la surprise de l\u2019assistance, il saisit m\u00eame un bendir et se joint aux Izenzaren, heureux de l\u2019\u00e9trange retournement de situation.<br \/><br \/><strong>Les pneus de Doukkali<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les habits des invit\u00e9s et des artistes n\u2019ont jamais \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la rigidit\u00e9 du protocole de Dar Al Makhzen. Tenue de soir\u00e9e exig\u00e9e pour ces f\u00eates o\u00f9 Hassan II re\u00e7oit en n\u0153ud papillon et smoking. Les femmes, \u00e9videmment, sont en caftan. Et ont la formelle interdiction de se m\u00e9langer \u00e0 la gent masculine. \u201cIl y avait une certaine retenue en pr\u00e9sence du souverain. Par exemple, personne ne pouvait applaudir si le roi ne l\u2019ordonnait pas\u201d, explique Mohamed Mouak. L\u2019humoriste Gad Elmaleh, invit\u00e9 en 1998 pour jouer son tout premier spectacle au palais, confirme avoir eu affaire \u00e0 un public particulier. Un public courtisan. \u201cAu d\u00e9but, j\u2019avais super peur. Il (Hassan II) \u00e9tait \u00e0 deux m\u00e8tres de moi, c\u2019\u00e9tait impressionnant, raconte alors la star internationale. Quelques personnes dans la salle ne se permettaient pas de rire si Hassan II ne riait pas\u201d.<br \/><br \/>Pour le reste, la ponctualit\u00e9 est la moindre des politesses dans les soir\u00e9es hassaniennes, m\u00eame si celles-ci ne commencent jamais \u00e0 l\u2019heure. Abdelouahab Doukkali l&#8217;a compris \u00e0 ses d\u00e9pends. Sa\u00efd Houbal raconte comment Doukkali, un jour, \u201ca d\u00e9cid\u00e9 de prendre son temps avant d\u2019arriver \u00e0 une c\u00e9r\u00e9monie \u00e0 la r\u00e9sidence d\u2019Ifrane. Malheureusement pour lui, Hassan II arrive cette fois-ci \u00e0 l\u2019heure et apprend que Doukkali n\u2019est pas encore l\u00e0\u201d. L\u2019artiste le paie tr\u00e8s cher : Hassan II le programme expr\u00e8s en dernier et, quand son tour arrive, il d\u00e9cide subitement que le spectacle \u00e9tait fini. Ce n\u2019est pas tout : \u201cAu parking, Doukkali trouve les quatre pneus de sa voiture crev\u00e9s. Il a failli mourir de froid cette nuit-l\u00e0, si ce n\u2019\u00e9tait les mokhaznis qui lui sont venus en aide\u201d. La vengeance royale est un plat qui se mange froid, dans le froid.<br \/><br \/>Chez le roi, on ne fait pas non plus de mani\u00e8res devant le buffet. Cherif, joueur de saxophone \u00e0 l\u2019orchestre national, en a fait les frais. Invit\u00e9 en 1971, le musicien, souffrant d\u2019une rage de dents, fait une grimace \u00e0 la vue d\u2019un plat de dattes que lui pr\u00e9sente un serveur. Hassan II remarque le rictus et se dirige vers Cherif. Le roi pioche dans le plat et propose au musicien de faire de m\u00eame. \u201cIl m\u2019a dit?: ces dattes sont trop bonnes, n\u2019est-ce pas ? Je n\u2019ai eu d&#8217;autre choix que de manger une datte apr\u00e8s l\u2019autre tandis qu\u2019il en vantait les m\u00e9rites\u201d. La rage de dents du saxophoniste est alors \u00e0 son paroxysme. Comme pour se d\u00e9lecter de la tournure des \u00e9v\u00e9nements, Hassan II se tourne par la suite vers les autres musiciens, leur lan\u00e7ant : \u201cVoil\u00e0 ce qui arrive quand on refuse la na\u00e2ma (nourriture) du palais\u201d.<br \/><br \/><strong>Le roi des Ikramiyate\u2026 quand tout va bien<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus que le buffet, c\u2019est le moment de distribuer les enveloppes qui est g\u00e9n\u00e9ralement le plus attendu. Point de bar\u00e8me pr\u00e9cis pour les donations royales. Tout d\u00e9pend, bien entendu, de l\u2019humeur du monarque. Argent, agr\u00e9ments, propri\u00e9t\u00e9s terriennes : c\u2019\u00e9tait selon. Mahmoud Idrissi est ainsi l&#8217;un des rares artistes auxquels Hassan II aime offrir ses costumes\u2026 quand il joue bien au luth. Sinon, \u201cil lui retire tout simplement la veste qu\u2019il venait de lui offrir\u201d, nous raconte notre source. Une sentence bien cl\u00e9mente quand on rappelle le sort de ces deux musiciens qui, pour avoir multipli\u00e9 les fausses notes, ont \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s du palais\u2026 pieds nus.<br \/><br \/>Les primes royales sont distribu\u00e9es par l\u2019interm\u00e9diaire du compositeur Ahmed Bidaoui. Ce dernier est alors l\u2019objet de toutes les critiques, ses \u201camis\u201d artistes le soup\u00e7onnant d\u2019all\u00e9ger r\u00e9guli\u00e8rement le contenu des enveloppes\u2026. Dans le livre de Sa\u00efd Houbal, Omar Sayed, de Nass El Ghiwane, raconte comment Hassan II a insist\u00e9, un jour, pour savoir combien ils percevaient. \u201cQuand il a su que nous touchions 8000 DH pour toute la troupe, il s\u2019est mis en col\u00e8re en criant : je suis entour\u00e9 de voleurs !\u201d. Le verdict est alors sans appel : Ahmed Bidaoui est banni des soir\u00e9es hassaniennes et m\u00eame licenci\u00e9 de sa fonction de membre de la commission d\u2019\u00e9coute de la radio nationale. Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que Hassan II s\u00e9vit pour d\u00e9tournement de donations. Aux premi\u00e8res ann\u00e9es de son r\u00e8gne, un de ses chambellans, appel\u00e9 Haj Larabi, aurait \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9 pour le m\u00eame motif\u2026<br \/><br \/>G\u00e9n\u00e9reux, soucieux que ses dons arrivent \u00e0 bon port, Hassan II d\u00e9teste par-dessus tout voir \u00ab ses \u00bb artistes dans le besoin. Il n\u2019aime pas, non plus, quand ils demandent express\u00e9ment de l\u2019argent. Le chanteur Hamid Zahir, lors d\u2019une soir\u00e9e en l\u2019honneur d\u2019un homme d\u2019affaires am\u00e9ricain, aurait lanc\u00e9 au roi : \u201cQue Dieu glorifie Sidi, la chanson est toujours en attente de votre g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9\u201d. Hassan II le fusille alors du regard avant de r\u00e9torquer : \u201cSi tu n\u2019arr\u00eates pas tes mesquineries, je te fais arr\u00eater sur le champ\u201d. Un autre jour, un artiste serait venu qu\u00e9mander un logement \u00e0 Hassan II. Riposte royale : \u201cL\u2019Kelb (le chien) me prend pour un agent immobilier\u201d\u2026.<br \/><br \/>Autre coup de sang hassanien : le jour o\u00f9 on lui rapporte que certains artistes marocains reprochent \u00e0 l\u2019Egyptien Abdelhalim Hafez de repartir avec des valises pleines de dollars. \u201cLe roi a alors rassembl\u00e9 ses artistes pour leur ass\u00e9ner : sachez que je ram\u00e8ne des artistes internationaux pour que vous puissiez apprendre d\u2019eux. Ce que je donne aux uns et aux autres ne concerne personne. C\u2019est mon argent, pas celui de l\u2019Etat. Compris ?\u201d. La suite ? Les artistes se constituent en d\u00e9l\u00e9gation qui se rend au palais pour implorer le pardon royal. Mais les humeurs du monarque sont changeantes et il lui arrive d\u2019appr\u00e9cier les plus altruistes parmi ses artistes. Mohamed Mezgueldi, par exemple, a grandi dans l\u2019estime royale le jour o\u00f9, \u00e0 la question \u201cDemande-moi ce que tu veux !\u201d, il a choisi de plaider la cause d\u2019un autre chanteur : \u201cMajest\u00e9, je ne manque de rien, c\u2019est plut\u00f4t Ma\u00e2ti Benkacem qui va tr\u00e8s mal et est menac\u00e9 d\u2019expulsion de son domicile\u201d.<br \/><br \/><strong>L\u2019histoire du luth<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Forc\u00e9ment, jalousies, coups bas et autres intrigues de cour ont longtemps caract\u00e9ris\u00e9 les rapports entre les artistes du Palais. Un membre de Nass El Ghiwane raconte \u00e0 Sa\u00efd Houbal comment Ahmed Bidaoui a voulu les \u201ccramer\u201d en pr\u00e9sence du souverain. \u201cIl lui a dit que nous ne r\u00e9pondions pas aux invitations pour la F\u00eate du tr\u00f4ne. Heureusement, Hassan II n\u2019en a pas tenu compte\u201d. Le luthiste Haj Youn\u00e8s a souffert du boycott de ses pairs. \u201cCertains artistes ne voulaient pas que je mette les pieds au palais, mais j\u2019ai fini par avoir ma chance en 1982\u201d, nous raconte l\u2019int\u00e9ress\u00e9. \u201cJe suis rest\u00e9 seul dans le parking quand les services de s\u00e9curit\u00e9 m\u2019ont appel\u00e9. Je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 accompagner Abdelhadi Belkhayat et j\u2019essayais de rep\u00e9rer le roi, quand je me suis aper\u00e7u qu\u2019il \u00e9tait \u00e0 un m\u00e8tre de moi, \u00e9pris par la chanson. Il m\u2019a demand\u00e9 de jouer en solo et j\u2019ai improvis\u00e9, improvis\u00e9\u201d. A la fin, le roi, visiblement satisfait, demande \u00e0 l\u2019un de ses conseillers : \u201cJe veux que vous commandiez un oud pour (Haj) Youn\u00e8s\u201d. Quelques mois plus tard, Haj Younes est \u00e0 nouveau convoqu\u00e9 au palais et le roi lui offre, alors, son nouveau luth. \u00e0 la suite de l\u2019\u00e9pisode Haj Youn\u00e8s, le roi, d\u00e9cid\u00e9ment \u00e9pris de cet instrument \u00e0 cordes, va jusqu\u2019\u00e0 ordonner qu\u2019un luth illustre la nouvelle coupure de 10 dirhams produite dans les ann\u00e9es 1980.<br \/><br \/><strong>Souvenir, souvenir. Sawt Al Hassan\u2026<\/strong><br \/><br \/>Nombreux sont les artistes qui le soutiennent : Hassan II aurait directement inspir\u00e9 plusieurs standards connus du patrimoine de la chanson marocaine. \u201cKheffet Rjel d\u2019Ahmed Ismail, Khali Omar de Tagadda et bien d\u2019autres tubes sont plus ou moins attribu\u00e9s \u00e0 Hassan II\u201d, souligne le chercheur Sa\u00efd Houbal. Le roi d\u00e9funt ch\u00e9rissait par ailleurs les chansons \u00e0 sa gloire ou celles vantant les m\u00e9rites de son royaume. \u201cIchi ya bladi de Mahmoud Idrissi et Habib Ljamahir de Doukkali appartiennent \u00e0 cette cat\u00e9gorie\u201d, explique notre source. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, les interf\u00e9rences entre art et politique ont toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e9gion. Exemple : quand des artistes \u00e9mettent le souhait de prendre part \u00e0 la Marche verte, en 1975, Hassan II leur explique que le mieux \u00e0 faire est de produire des chansons patriotiques pour exalter l\u2019\u00e9lan populaire. Les artistes acquiescent et produisent, alors, ce qui reste le meilleur t\u00e9moignage de ces folles ann\u00e9es hassaniennes : \u201cSawt Al Hassan ynadi (la voix de Hassan II appelle)\u201c, tube transg\u00e9n\u00e9rationnel\u2026<br \/><br \/><strong>Profil. Le musicien-roi<\/strong><br \/><br \/>Hassan II est litt\u00e9ralement un musicien-n\u00e9. D\u00e9j\u00e0 enfant, il a apprivois\u00e9 l\u2019accord\u00e9on. Quelques ann\u00e9es plus tard, et alors qu\u2019il \u00e9tait \u00e9tudiant en droit \u00e0 Bordeaux, il s\u2019est inscrit en cachette au conservatoire de la ville. Au programme : solf\u00e8ge et piano. La fibre musicale du futur Hassan II est d\u00e9j\u00e0 bien palpitante&#8230; La l\u00e9gende raconte qu\u2019un rapport secret des renseignements fran\u00e7ais a pr\u00e9venu le sultan Mohammed Ben Youssef de l\u2019int\u00e9r\u00eat grandissant (inqui\u00e9tant ?) du prince h\u00e9ritier pour la musique. Le sultan d\u00e9cide alors de rendre une visite surprise \u00e0 Moulay Hassan dans sa r\u00e9sidence bordelaise. Et tombe sur un phonographe et une collection inestimable de vinyles. \u201cIl y avait plus de disques que de livres dans la r\u00e9sidence princi\u00e8re\u201d, raconte le chercheur Sa\u00efd Houbal. Pris de col\u00e8re, Mohammed V pi\u00e9tine la collection de disques et lance \u00e0 son fils a\u00een\u00e9 : \u201cTu veux \u00eatre roi, marhba. Tu veux suivre l\u2019art, que Dieu te vienne en aide\u201d. Le prince Moulay Hassan a d\u00e9cid\u00e9, depuis, de mettre un b\u00e9mol \u00e0 sa passion avant de la laisser s\u2019exprimer pleinement, de la mani\u00e8re la plus exub\u00e9rante, une fois roi.<br \/><br \/>\u00a9 telquel-online.com, 2009<\/p>\n<p>Tags : Maroc, Hassan II, soir\u00e9es, f\u00eate, luth, Mohammed V,\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Fahd Iraqi avec Azzedine El Hadef Couche-tard, l\u00e8ve-tard, Hassan II a d\u00e9di\u00e9 de longues, longues soir\u00e9es \u00e0 sa passion de toujours : la musique. Une vie parall\u00e8le o\u00f9 le \u201croi m\u00e9lomane\u201d r\u00e9compensait les artistes, les bl\u00e2mait, les accompagnait au bendir ou \u00e0 l\u2019accord\u00e9on et parfois m\u00eame\u2026 les inspirait. 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