{"id":24573,"date":"2020-01-10T19:52:30","date_gmt":"2020-01-10T18:52:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.moroccomail.fr\/?p=24573"},"modified":"2020-01-10T19:52:30","modified_gmt":"2020-01-10T18:52:30","slug":"assassinats-coups-detat-tout-sur-le-passe-trouble-qui-lie-la-france-au-maroc","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/xnalgrt.cluster100.hosting.ovh.net\/index.php\/2020\/01\/10\/assassinats-coups-detat-tout-sur-le-passe-trouble-qui-lie-la-france-au-maroc\/","title":{"rendered":"Assassinats, coups d&#8217;Etat. Tout sur le pass\u00e9 trouble qui lie la France au Maroc"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align:justify\">Le Maroc et la France partagent une histoire occulte \u00e9crite par des truands et des mercenaires utilis\u00e9s par les services secrets des deux pays pour ex\u00e9cuter leurs coups tordus et leurs basses \u0153uvres. Plong\u00e9e dans le monde des barbouzes.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Nous sommes \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950. Le gouvernement fran\u00e7ais a constitu\u00e9 une \u201cwar room\u201d, conseil de guerre ultrasecret et restreint, charg\u00e9 de dresser \u201cune liste de personnalit\u00e9s acquises au F.L.N\u201d et \u201cd\u2019hommes publics particuli\u00e8rement ennemis de la France\u201d \u00e0 neutraliser ou \u00e0 liquider. Allal El Fassi est le premier homme \u00e0 abattre.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Dans ses m\u00e9moires, le colonel Le Roy-Finville, chef du service 7, sp\u00e9cialis\u00e9 dans l\u2019obtention de renseignements pour le compte du S.D.E.C.E (Service de documentation ext\u00e9rieure et de contre-espionnage), le d\u00e9crit comme \u201cun Marocain vigoureusement anti-fran\u00e7ais et alli\u00e9 virulent au F.L.N\u201d. \u201cL\u2019id\u00e9e, \u00e9crit Le Roy-Finville, est de faire sauter El Fassi et les autres chefs de l\u2019Istiqlal \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une de leurs rencontres \u00e0 T\u00e9touan, en zone espagnole\u201d, pr\u00e9vue \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Dersa. Le service 7 se charge de fournir au service Action toutes les indications techniques : poids d\u2019explosif n\u00e9cessaire, \u00e9paisseur des murs, syst\u00e8mes de s\u00e9curit\u00e9, etc. \u201cDu travail tout m\u00e2ch\u00e9\u201d, rapporte le colonel. Sauf que \u201cles militaires ne veulent pas se salir les mains\u201d et constituent \u201cun petit groupe de repris de justice qui se disent pr\u00eats, eux, \u00e0 faire la sale besogne. Contre une bonne r\u00e9compense (\u2026) et des protections pour leurs petites affaires\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Ces sp\u00e9cialistes des coups tordus, connus sous le terme de barbouzes, sont dans leur grande majorit\u00e9 des truands employ\u00e9s par les services secrets fran\u00e7ais pour les basses \u0153uvres. Ils sont notamment utilis\u00e9s dans les \u201ccontrat homo\u201d, expression d\u00e9signant l\u2019\u00e9limination physique de personnes g\u00eanantes pour les int\u00e9r\u00eats de la France. A la t\u00eate des truands engag\u00e9s par les services sp\u00e9ciaux pour assassiner Allal El Fassi, Jo Attia et Georges Boucheseiche, deux barbouzes connus des renseignements de police en France et prox\u00e9n\u00e8tes chevronn\u00e9s au Maroc. Ceux-l\u00e0 m\u00eames qui seront impliqu\u00e9s, quelques ann\u00e9es plus tard, dans l\u2019affaire Ben Barka. Massacreurs professionnels sur le papier, ces \u201ctypes du milieu\u201d sont loin d\u2019\u00eatre des enfants de ch\u0153ur et ont un CV de malfrat long comme un jour sans pain.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Le fiasco Attia<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Pourtant, ils s\u2019av\u00e8rent \u00eatre des dilettantes du crime dans la tentative d\u2019assassinat de Allal El Fassi. Comme dans un San-Antonio loufoque, Leroy-Finville surnomme la tentative avort\u00e9e d\u2019\u00e9liminer le chef de l\u2019Istiqlal le \u201cfiasco Attia\u201d. C\u2019est que Jo Attia et Georges Boucheseiche, \u201cle grand Malabar\u201d et \u201cle petit gros\u201d, sont \u00e0 la discr\u00e9tion ce que l\u2019hippopotame est \u00e0 la gr\u00e2ce. A l\u2019a\u00e9roport d\u2019Orly o\u00f9 ils embarquent pour Tanger, les deux rossards se font remarquer par des effusions grandiloquentes, sous les yeux \u00e9bahis des voyageurs. Attia embrasse goul\u00fbment sa petite amie, \u201cune petite brune piquante, tr\u00e8s jolie\u201d. Il faudra attendre que l\u2019h\u00f4tesse de l\u2019air lance un appel pour embarquement imm\u00e9diat pour que les deux acolytes d\u00e9talent \u201cen direction de la salle de d\u00e9part, en se retournant encore dix fois pour faire des signes \u00e0 la fille\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Dans l\u2019avion Air Atlas qui les m\u00e8ne vers Tanger, Boucheseiche et Attia retrouvent \u201cdeux hommes \u00e0 eux, Nottini, dit la B\u00e9quille, et Palisse, autre future \u2018c\u00e9l\u00e9brit\u00e9\u2019 de l\u2019affaire Ben Barka\u201d. Durant le vol, \u201cAttia et les trois autres branquignols, sablant le champagne aux frais de la princesse, laissent tomber par inadvertance un sac de grenades qui roulent sous les si\u00e8ges des passagers\u201d. \u00e0 quatre pattes, les malfrats, que les passagers prennent pour des plaisantins ivres, r\u00e9cup\u00e8rent les bombes, \u201cqui ricochent comme des billes, au gr\u00e9 du balancement de l\u2019appareil\u201d. Les n\u00e9gligences perdurent \u00e0 leur arriv\u00e9e au Maroc : la premi\u00e8re valise pi\u00e9g\u00e9e install\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Dersa explose dans la mauvaise direction. La seconde, install\u00e9e par les soins d\u2019Attia dans la villa de Allal El Fassi, est retrouv\u00e9e et d\u00e9samorc\u00e9e par la police espagnole. Le premier \u201ccontrat homo\u201d est un \u00e9chec.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Des truands tr\u00e8s show-off<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Apr\u00e8s cette tentative d\u2019assassinat avort\u00e9e, la presse ne parle que d\u2019eux. La police locale se lance aux trousses de la bande. Les barbouzes, en arrivant au Maroc, se font remarquer en faisant \u201cla tourn\u00e9e des grands ducs dans les bo\u00eetes\u201d, \u201cen menant grand tapage\u201d. Le gang se s\u00e9pare : Palisse et Boucheseiche cavalent en zone fran\u00e7aise, tandis qu\u2019Attia et Nottini la B\u00e9quille rebroussent chemin pour Tanger. L\u00e0-bas, Attia se fait passer pour un agent du S.D.E.C.E aupr\u00e8s d\u2019un g\u00e9rant de bar fran\u00e7ais. Ce dernier leur pr\u00e9sente Antoine Lopez, chef d\u2019escale de l\u2019a\u00e9roport de Tanger. Ce futur agent secret, bient\u00f4t impliqu\u00e9 dans le kidnapping de Ben Barka, peut les rapatrier en France en leur \u00e9vitant police et douane.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">\u201cEmpot\u00e9s comme il n\u2019est pas permis\u201d, d\u00e9crit Le Roy-Finville, Attia et Nottini brillent encore une fois par leur amateurisme. En voyant le d\u00e9ploiement de policiers \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, Attia panique et se souvient qu\u2019il a encore un revolver sur lui. Il s\u2019engouffre dans les toilettes de l\u2019a\u00e9rogare et d\u00e9cide de cacher l\u2019arme dans la cuvette. Sauf que le poissard a encore des balles dans sa poche. Il garde les munitions dans sa paume droite et d\u00e9cide, en feignant une poign\u00e9e de main, de les tendre \u00e0 Lopez. Sauf que le chef d\u2019escale ne comprend pas. \u201cLes balles tombent, rebondissent sur l\u2019asphalte dans un cr\u00e9pitement m\u00e9tallique\u201d, devant une flop\u00e9e de policiers, qui se jettent sur le gang et mettent les brigands \u00e9tourdis sous les verrous\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>L\u2019affaire Ben Barka<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Malgr\u00e9 ce plantage, on refait appel quelques ann\u00e9es plus tard \u00e0 la bande de Boucheseiche. Elle est charg\u00e9e d\u2019organiser, le 29 octobre 1965, l\u2019enl\u00e8vement de Mehdi Ben Barka devant la brasserie Lipp avec l\u2019aide de policiers fran\u00e7ais. Maurice Buttin, avocat de la famille de l\u2019opposant marocain, rapporte que c\u2019est d\u2019abord Jo Attia qui re\u00e7oit \u201cune demande des Marocains d\u2019\u00e9liminer physiquement Ben Barka\u201d. La consigne : proc\u00e9der \u00e0 l\u2019assassinat \u00e0 \u201cGen\u00e8ve, avec un fusil \u00e0 lunettes\u201d. Un \u201ccontre-ordre\u201d lui fait savoir que le pouvoir pr\u00e9f\u00e8re \u201cramener Ben Barka vivant au Maroc\u201d. On l\u2019informe qu\u2019\u00e0 Paris, un certain Georges Figon doit se charger de la question. Attia n\u2019accorde aucune confiance \u00e0 ce personnage naviguant entre milieux intellectuels parisiens et malfrats de la capitale. Il pr\u00e9f\u00e8re donc \u201crefiler l\u2019affaire \u00e0 son lieutenant, Boucheseiche\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Georges Boucheseiche est \u00e0 la t\u00eate de plusieurs maisons closes, au Maroc et en France, qu\u2019il g\u00e8re avec son \u00e9pouse. La barbouze est introduite dans les hautes sph\u00e8res du pouvoir marocain, organise des soir\u00e9es pour le beau monde et r\u00eave d\u2019ouvrir, sous les cieux du royaume, le plus grand bordel sur terre. \u201cUn \u00e9tablissement fabuleux install\u00e9 \u00e0 A\u00efn Diab, au bord de l\u2019oc\u00e9an, pas trop loin du centre des affaires, tout pr\u00e8s de l\u2019a\u00e9rodrome\u201d, rapporte un article de presse de l\u2019\u00e9poque. Pour le convaincre de participer au kidnapping de l\u2019opposant \u00e0 Hassan II, on lui aurait fait miroiter l\u2019espoir qu\u2019il obtiendrait, une fois sa mission accomplie, son lupanar\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Boucheseiche mouill\u00e9 jusqu\u2019au cou<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">C\u2019est Antoine Lopez, le chef d\u2019escale qui devait, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, faciliter la fuite d\u2019Attia apr\u00e8s l\u2019attentat contre Allal El Fassi, qui est charg\u00e9 d\u2019accueillir le leader du mouvement tiers-mondiste \u00e0 l\u2019a\u00e9roport et de pr\u00e9venir ses ravisseurs de son arriv\u00e9e. Une fois le rapt effectu\u00e9, Ben Barka est amen\u00e9, ce vendredi 29 octobre, dans la villa de Boucheseiche, \u00e0 Fontenay-le-Vicomte, dans l\u2019Essonne. Y est r\u00e9unie sa bande, constitu\u00e9e de Jean Palisse, Pierre Dubail et Andr\u00e9 Le Ny. Avant l\u2019arriv\u00e9e du g\u00e9n\u00e9ral Oufkir et du colonel Dlimi, Ben Barka aurait \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9 au premier \u00e9tage de la demeure. Parmi les innombrables versions d\u00e9di\u00e9es au d\u00e9c\u00e8s de l\u2019opposant marocain, des \u00e9l\u00e9ments rapport\u00e9s aux gendarmes par le fils de Le Ny, retranscrits par Ma\u00eetre Maurice Buttin dans Ben Barka, Hassan II, De Gaulle : \u201cce que je sais d\u2019eux : Ben Barka aurait \u00e9t\u00e9 transport\u00e9 dans la villa de Boucheseiche, puis transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Ormoy, chez Lopez. Dlimi et Oufkir l\u2019avaient tortur\u00e9 dans la cave (\u2026) C\u2019est Boucheseiche qui l\u2019avait frapp\u00e9 en premier, car Ben Barka ne se laissait pas faire. D\u2019un coup de poing, il lui avait cass\u00e9 les cervicales. Ils l\u2019avaient ensuite attach\u00e9 (\u2026) et Oufkir et Dlimi l\u2019avaient un peu \u2018bouscul\u00e9\u2019. C\u2019est l\u00e0 que Ben Barka est d\u00e9c\u00e9d\u00e9\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Dans le m\u00eame ouvrage, Maurice Buttin cite un commissaire de police fran\u00e7ais retrait\u00e9 : \u201cJ\u2019ai rencontr\u00e9 Palisse (\u2026) Il m\u2019a dit avoir assist\u00e9 \u00e0 la mort de Ben Barka, par accident, sur un mauvais coup que lui avait port\u00e9 Boucheseiche\u201d. \u00e0 l\u2019annonce de la disparition de Mehdi Ben Barka, c\u2019est le royaume tout entier et l\u2019Elys\u00e9e qui se mettent en branle. Le 4 novembre 1965, Georges Boucheseiche prend la fuite pour le Maroc. Quatre jours plus tard, un mandat d\u2019arr\u00eat international est lanc\u00e9 contre lui. Sa bande ne tarde pas \u00e0 le rejoindre. Le 7 juin de la m\u00eame ann\u00e9e, la barbouze est condamn\u00e9e, par contumace, \u00e0 la perp\u00e9tuit\u00e9. Malgr\u00e9 les mandats d\u2019extradition qui p\u00e8sent sur leurs t\u00eates, Boucheseiche et ses complices coulent des jours heureux au royaume. Les truands prosp\u00e8rent, sous la surveillance, ou plut\u00f4t la protection de la police marocaine. Boucheseiche reprend les affaires dans ses bordels. Son paradis artificiel, sous les cieux marocains, prend fin quelques ann\u00e9es plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Des hommes qui en savaient trop<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Boucheseiche, Le Ny, Palisse et Dubail sont arr\u00eat\u00e9s, au lendemain de la tentative de coup d\u2019Etat de Skhirat, en 1971. La bande, dans sa quasi-totalit\u00e9, est enferm\u00e9e au Point Fixe 3 (centre secret de torture et de d\u00e9tention install\u00e9 \u00e0 Rabat). Pierre Dubail y entame, de novembre 1973 \u00e0 avril 1974, un dialogue avec son voisin de cellule. Il s\u2019agit de Ali Bourequat, l\u2019un des trois fr\u00e8res que Hassan II fait prisonnier dans les ge\u00f4les de Rabat puis de Tazmamart. Dans son livre Dix-huit ans de solitude (Ed. Michel Lafon), il recoupe les informations que lui distille Dubail : \u201cNous savons trop de choses. (\u2026) Nous avons travaill\u00e9 sous les ordres d\u2019Oufkir, pour le compte du roi\u201d. Les barbouzes connaissent personnellement Hassan II. \u201cIl nous tapait sur le ventre. Il nous invitait \u00e0 d\u00eener, nous emmenait en balade. Notre fa\u00e7on de parler l\u2019amusait\u2026\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Dubail voudrait que Ali Bourequat, \u00e0 sa sortie, se rende au Henry\u2019s Bar \u00e0 Rabat, sur le boulevard Mohammed V. \u201cTu verras un homme qui, le dimanche, \u00e0 l\u2019heure du tierc\u00e9, boit un perroquet (\u2026) Il est des n\u00f4tres\u201d. Dubail voudrait que Bourequat prenne un billet de tierc\u00e9 et y inscrive les chiffres 2 9 1 0 6 5, correspondant \u00e0 la date de l\u2019enl\u00e8vement de Mehdi Ben Barka. \u201cIl te fournira tout ce dont tu as besoin, assure Dubail \u00e0 Bourequat. En \u00e9change, donne-lui de nos nouvelles. Dis-lui que nous sommes ici, au PF3. Dis-lui que nous avons peu de chances de nous en sortir\u201d. Dans les \u00e9panchements de Dubail, une r\u00e9v\u00e9lation reste \u00e0 ce jour inv\u00e9rifi\u00e9e. Au centre du niveau 2, devant la cellule 14 du PF3, se trouverait une tombe \u201cun peu sp\u00e9ciale\u201d. Ce qu\u2019elle contiendrait ? \u201cLa t\u00eate de Ben Barka\u201d, affirme Dubail. \u201cOn la lui a tranch\u00e9e apr\u00e8s sa mort. (\u2026) Hassan II voulait la voir\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Selon le r\u00e9cit de Bourequat, \u201cDubail, Boucheseiche et Le Ny quittent le PF3\u201d en avril 1974. \u201cBoucheseiche reviendra le premier, le 29 octobre\u201d, date anniversaire de la disparition de Ben Barka. \u201cLe Ny le suivra le 14 novembre. Dubail, lui, reviendra le 16 novembre 1974. Ni lui ni les autres ne seront alors en mesure de communiquer avec qui que ce soit\u201d. La phrase est interpr\u00e9t\u00e9e comme une m\u00e9taphore macabre. Des enqu\u00eates publi\u00e9es sur l\u2019affaire supposent que ce retour est posthume, et que ce sont les d\u00e9pouilles des barbouzes qui sont reconduites au PF3. Une seule chose est s\u00fbre : le sort de Boucheseiche et de ses comp\u00e8res est presque aussi n\u00e9buleux que l\u2019affaire Ben Barka\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Bob Denard entre en ligne<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Intimement imbriqu\u00e9e \u00e0 la politique fran\u00e7aise dans ses anciennes colonies, la barbouzerie prend un tournant nouveau durant les ann\u00e9es 1970. Le caract\u00e8re occulte des relations franco-africaines est d\u00e9sormais d\u00e9finit par le n\u00e9ologisme \u201cFran\u00e7afrique\u201d, expression qui d\u00e9nonce les coups d\u2019Etat et interventions sur le continent noir men\u00e9s par des mercenaires \u00e0 la solde de l\u2019Etat fran\u00e7ais, relay\u00e9s parfois par les Marocains. C\u2019est que dans le contexte de guerre froide des ann\u00e9es 1970, Hassan II a choisi son camp : ce sera l\u2019Ouest. Le Maroc apporte notamment son soutien au dictateur Mobutu, l\u2019assassin du leader de gauche Patrice Lumumba. Le royaume va jusqu\u2019\u00e0 accueillir des mercenaires en route pour d\u00e9stabiliser des r\u00e9gimes de gauche africains. \u201cLe march\u00e9 des missions secr\u00e8tes est si prosp\u00e8re en Afrique que je ne tarde pas \u00e0 \u00eatre de nouveau sollicit\u00e9. Le contact vient cette fois d\u2019un agent marocain\u201d, raconte dans ses m\u00e9moires le c\u00e9l\u00e8bre mercenaire Bob Denard. Courant 1977, \u00e0 Paris, o\u00f9 Denard a \u00e9tabli sa base arri\u00e8re, l\u2019agent des services secrets marocains lui aurait fait rencontrer le docteur Emile Derlin Zinzou, l\u2019ancien pr\u00e9sident du Dahomey, destitu\u00e9 en juillet 1969 suite \u00e0 un coup d\u2019Etat. Le Dahomey, devenu la r\u00e9publique populaire du B\u00e9nin, est d\u00e9sormais gouvern\u00e9 par le g\u00e9n\u00e9ral Mathieu K\u00e9r\u00e9kou qui a instaur\u00e9 un r\u00e9gime d\u2019inspiration marxiste-l\u00e9niniste. Bob Denard raconte avoir \u00e9t\u00e9 contact\u00e9 par le Maroc car K\u00e9r\u00e9kou embarrasse le royaume depuis qu\u2019il a pris parti pour le Front Polisario en reconnaissant la r\u00e9publique sahraouie. L\u2019homme g\u00eane aussi la France qui d\u00e9sire le renverser pour \u201cle remplacer par quelqu\u2019un de plus proche des vues fran\u00e7aises\u201d, raconte Jacques Foccart, l\u2019\u00e9minence grise de l\u2019Hexagone pour les affaires africaines. Ce dernier conna\u00eet tr\u00e8s bien Bob Denard pour avoir d\u00e9j\u00e0 fait appel \u00e0 ses services afin d\u2019organiser des op\u00e9rations militaires et des coups d\u2019Etat sur le continent noir.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">La France marchant main dans la main avec le Maroc, Bob Denard estime qu\u2019il peut s\u2019engager dans cette affaire car il b\u00e9n\u00e9ficiera \u201cd\u2019appuis s\u00e9rieux et de fonds cons\u00e9quents\u201d. \u201cMister Bob\u201d, comme on le surnomme, d\u00e9p\u00eache un jeune officier en reconnaissance dans la capitale b\u00e9ninoise, Cotonou. Se faisant passer pour un touriste, ce dernier s\u00e9journe une semaine sur place pour \u00e9valuer les forces arm\u00e9es de K\u00e9r\u00e9kou. Fort du rapport de son espion, Bob Denard juge qu\u2019une op\u00e9ration militaire men\u00e9e par des mercenaires serait le moyen le plus efficace de blackbouler K\u00e9r\u00e9kou du pouvoir. Il en fait part aux parties prenantes dans l\u2019op\u00e9ration, et notamment \u00e0 Hassan II qui lui aurait fait \u201cun premier versement de cent quarante cinq mille dollars\u201d pour amorcer l\u2019op\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Benguerir, base de chiens de guerre<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Bob Denard lance une campagne de recrutement de mercenaires, employant des B\u00e9ninois exil\u00e9s, qui seront \u00e9paul\u00e9s par des Europ\u00e9ens enr\u00f4l\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 des petites annonces publi\u00e9es dans des quotidiens fran\u00e7ais. Bob Denard se fait appeler \u201ccolonel Maurin\u201d pour les besoins de l\u2019op\u00e9ration. Il n\u2019informe aucune de ses recrues de la nature de la mission. Tous ignorent leur destination. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019a\u00e9roport, en recevant leurs billets d\u2019avion, qu\u2019ils d\u00e9couvrent leur port d\u2019arriv\u00e9e : le Maroc. Les chiens de guerre arrivent par petits groupes au royaume o\u00f9, toujours selon Bob Denard, ils sont accueillis par des membres de la Gendarmerie royale. Ils sont ensuite conduits sur la base militaire de Benguerir qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, est consid\u00e9r\u00e9e comme la base d\u2019intervention du 13\u00e8me r\u00e9giment de parachutistes fran\u00e7ais, une unit\u00e9 qui fournit le service action du SDECE en hommes de main.<br \/>\nBob Denard et son arm\u00e9e priv\u00e9e, compos\u00e9e de quatre-vingt-dix soldats de fortune, s\u2019entra\u00eenent un mois complet sur la base de Benguerir. Ils sont \u00e9quip\u00e9s de fusils d\u2019assaut, de mitrailleuses, de mortiers et de lance-roquettes. Bob Denard affirme avoir rencontr\u00e9 deux fois Hassan II pendant les pr\u00e9paratifs de l\u2019op\u00e9ration. Le souverain lui aurait garanti, pendant l\u2019un de leurs entretiens, son soutien plein et entier. \u201cApr\u00e8s avoir vers\u00e9 son obole, le roi du Maroc nous garantit par contrat que le docteur Zinzou (ancien pr\u00e9sident du B\u00e9nin) nous allouera, pour sa part, quatre cent mille dollars\u201d, raconte-t-il dans ses m\u00e9moires. Le 15 janvier 1977, Bob Denard et ses mercenaires sont pass\u00e9s en revue par le colonel Dlimi. Ils s\u2019appr\u00eatent \u00e0 embarquer pour le Gabon, avant de d\u00e9barquer au B\u00e9nin. Nom de code du coup d\u2019Etat en cours : op\u00e9ration Crevette.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong>Denard, barbouze de Sa Majest\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">A leur arriv\u00e9e \u00e0 Cotonou, \u201cMister Bob\u201d et son arm\u00e9e priv\u00e9e rencontrent une opposition farouche. Denard n\u2019arrive pas \u00e0 prendre le contr\u00f4le de Cotonou et doit r\u00e9embarquer l\u2019apr\u00e8s-midi m\u00eame avec ses troupes. L\u2019op\u00e9ration est un fiasco total, le commando de Denard en d\u00e9route est rapatri\u00e9 au Gabon, avant de rejoindre le sud du royaume, \u201cen accord avec les autorit\u00e9s marocaines\u201d, \u00e9crit le mercenaire. L\u2019op\u00e9ration Crevette aurait pu rejoindre la longue liste des coups d\u2019Etat foireux d\u2019apr\u00e8s-ind\u00e9pendance en Afrique, rest\u00e9s aur\u00e9ol\u00e9s de myst\u00e8re. Sauf que l\u00e0, Bob Denard abandonne derri\u00e8re lui une caisse de munitions contenant les documents de l\u2019exp\u00e9dition. La \u201cCrevette\u201d est d\u00e9cortiqu\u00e9e par K\u00e9r\u00e9kou qui met en cause le Maroc et ses alli\u00e9s fran\u00e7ais et gabonais. Pour ne rien arranger, les documents oubli\u00e9s par Bob Denard sont int\u00e9gralement publi\u00e9s par la revue Afrique-Asie et \u00e9tablissent l\u2019implication du Maroc dans le complot contre K\u00e9r\u00e9kou. (&#8230;)<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">telquel-online.com, 20 ao\u00fbt 2013<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Photo : Bob Denard aux Comores<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Tags : Maroc, France, services secrets, Bob Denard, Alg\u00e9rie, Sahara Occidental, Mathieu K\u00e9r\u00e9kou, B\u00e9nin, Dahomey, mercenaires, Mehdi ben Barka,<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Maroc et la France partagent une histoire occulte \u00e9crite par des truands et des mercenaires utilis\u00e9s par les services secrets des deux pays pour ex\u00e9cuter leurs coups tordus et leurs basses \u0153uvres. Plong\u00e9e dans le monde des barbouzes. Nous sommes \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950. 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