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Assassinat, bakchichs et traite de Juifs : plongée au cœur de la longue alliance secrète du Mossad israélien avec le régime marocain
Des sacs mortuaires à l’écoute de sommets arabes, du copinage avec Franco à la contre-insurrection au Sahara occidental : c’est ainsi que le Mossad a construit, et presque détruit, la relation clandestine peut-être la plus solide qui ait existé entre Israël et un État arabeSix décennies de renseignements secrets, de liens militaires, politiques et culturels entre Israël et le Maroc ont finalement porté leurs fruits en public avec l’annonce, la semaine dernière, de la normalisation des relations entre les deux pays.Tous les chefs du Mossad depuis les années 1960 – Amit, Zamir, Hofi, Admoni, Shavit, Yatom, Halevy, Dagan, Pardo et le chef actuel Yossi Cohen – ont visité le pays nord-africain et ont rencontré ses dirigeants et ses chefs des services de renseignements. Mais sur quoi repose cette relation à long terme, peut-être la plus solide entre Israël et un pays du monde arabe ?Au cœur de cette longue alliance clandestine, il y a toujours eu la simple reconnaissance mutuelle qu’en coopérant l’un avec l’autre, les deux pays serviraient au mieux ce qu’ils croyaient être leurs intérêts nationaux.Au fil des ans, les relations ont connu des hauts et des bas ; elles se sont transformées et ont pris des formes différentes, parfois contradictoires, mais sont toujours restées solides au fond.Au début des années 1950 déjà, Israël avait des contacts avec le Maroc sous protectorat français, mais les relations ont vraiment pris de l’ampleur après que le Maroc a obtenu son indépendance du colonialisme français en mars 1956.Les Français avaient autorisé les Juifs marocains à aller et venir (et 70 000 étaient partis), mais le nouveau roi Mohammed V a restreint le droit de voyager des Juifs et a interdit leur émigration en Israël ; le sionisme a été criminalisé en 1959. Le roi pensait, comme d’autres dirigeants arabes, que quiconque s’installerait en Israël renforcerait non seulement l’État juif, mais qu’en tant que conscrits, ils pourraient finir par combattre leurs frères arabes, et même l’armée et les alliés du Maroc.Le Mossad entra en action pour trouver un moyen de contourner le verrouillage du roi. Il a mobilisé une équipe d’espions israéliens, dont beaucoup de Juifs marocains, tous francophones et arabophones, pour trouver des moyens d’extraire les 150 000 Juifs restants du Maroc.L’équipe s’appelait Misgeret – « Cadre»- et était chargée non seulement de l’émigration illégale vers Israël mais aussi de l’organisation d’unités pour défendre les communautés juives contre les menaces et le harcèlement d’une majorité musulmane arabe de plus en plus hostile. Les unités d’autodéfense étaient armées. Shmuel Toledano, un agent de longue date du Mossad, a été mis à la tête de l’opération, qui a duré cinq ans.L’opération Misgeret a fait en sorte que des taxis et des camions emmènent les Juifs hors du Maroc. Le cas échéant, les agents versaient des bakchichs à toutes sortes d’agents en uniforme tout au long du trajet. L’une des voies de sortie favorites était Tanger, à l’époque une ville internationale, et de son port, des bateaux partaient à destination d’Israël.Plus tard, deux villes de la côte marocaine qui étaient restées sous contrôle espagnol, Ceuta et Melilla, ont également servi de base au projet. Pour utiliser ces enclaves, le Mossad a obtenu l’entière coopération du dirigeant fasciste espagnol, le général Francisco Franco.Franco, selon le Mossad, agissait par culpabilité pour ses liens avec Hitler (qui avaient inclu la remise de listes détaillées de Juifs espagnols), et même, selon certains, l’expulsion par l’Espagne de ses Juifs en 1492.Le Mossad a acheté un ancien camp militaire situé dans la colonie britannique de Gibraltar, sur la côte sud de l’Espagne. Le terrain et les baraquements ont été convertis en un centre de transfert pour les Juifs sortant du Maroc.Une tragédie a changé la nature de l’opération. Le 10 janvier 1961, un bateau de pêche nommé “Egoz” (Poissons), rempli de réfugiés juifs clandestins, a chaviré dans une tempête entre la côte marocaine et Gibraltar. 42 hommes, femmes et enfants se sont noyés, ainsi qu’un opérateur radio du Mossad.La catastrophe a suscité de la sympathie à l’étranger, mais a révélé l’opération secrète du Mossad, ce qui a provoqué la colère des autorités marocaines.Toute l’opération, et ses agents, étaient en danger mais, heureusement pour Israël, en mars 1961, Mohammad V est mort et a été remplacé par son fils Hassan II.Le nouveau roi a cherché à améliorer les relations avec les USA et a été persuadé par l’American Jewish Joint Distribution Committee et l’Hebrew Immigrant Aid Society, deux importantes organisations humanitaires juives usaméricaines, qu’il ferait bonne impression s’il permettait aux Juifs de son royaume de partir librement pour Israël.En retour, le Joint et la HIAS ont versé des pots-de-vin au nouveau monarque et à ses hauts fonctionnaires, en fait une taxe de capitation pour chaque Juif autorisé à sortir, mais camouflée en « compensation » pour les investissements que le gouvernement marocain était censé faire dans l’éducation juive locale. Soutenus par des dons de juifs usaméricains, les deux groupes ont versé près de 50 millions de dollars pour graisser les roues et permettre à environ 60 000 juifs marocains de partir.Une nouvelle phase du projet d’immigration a été lancée, appelée « Yakhin » d’après l’un des piliers soutenant le temple de Salomon. Là encore, elle était gérée par le Mossad. Ainsi, 80 000 autres Juifs ont fait l’alya vers Israël entre 1961 et 1967.La petite communauté juive qui est restée au Maroc a fonctionné depuis lors comme un pont pour les liens israélo-marocains, surtout pendant les jours de tempête et les crises.Le projet « Misgeret », qui combinait l’immigration avec l’autodéfense communautaire et les pots-de-vin, devait servir de modèle pour de futures opérations de collaboration clandestine entre le Mossad et l’American Jewish Joint Distribution Committee au nom d’autres communautés juives en détresse dans le monde, de l’Argentine à l’Irak, en passant par l’Europe occidentale et plus tard le Yémen et l’Éthiopie.Le règne d’Hassan II est considéré comme l’âge d’or des relations secrètes entre les deux pays, relations cultivées à la fois par le Mossad et par son homologue marocain, dirigé par deux responsables des services de renseignement et de l’armée : le général Mohamed Oufkir et le colonel Ahmed Dlimi. Ces deux officiers seront plus tard tués sur ordre du roi, qui les accusera de comploter contre lui.Le duo de services de renseignements marocains a permis au Mossad d’ouvrir une station dans le pays : celle-ci était située dans une villa de la capitale, Rabat, et était dirigée par des agents expérimentés, parmi lesquels Yosef Porat et Dov Ashdot.Lorsque le Maroc a accueilli le deuxième sommet de la Ligue arabe en 1965, ses services de sécurité ont décidé de mettre sur écoute les chambres d’hôtel et les salles de conférence de Casablanca de tous les dirigeants arabes, des rois, présidents et premiers ministres à leurs chefs d’état-major militaires.Bien que cela ait pu être une pratique relativement courante pour tout service de sécurité dans le monde, les actions du Maroc étaient également alimentées par sa méfiance envers certains de ses frères de la Ligue arabe, et ont été encouragées par la CIA, qui avait de bonnes relations avec le roi Hassan. Mais ce qui était vraiment inhabituel, c’était l’implication d’un État officiellement ennemi dans l’opération d’écoute : Israël.Selon des rapports étrangers, des agents du Mossad étaient également sur place, aidant leurs homologues locaux dans l’opération d’écoute et partageant les informations.Selon ces rapports, le Maroc a aidé les agents du Mossad à installer des agents dans des pays arabes hostiles comme l’Égypte, alors l’ennemi juré d’Israël.Mais le Mossad s’est vite rendu compte que dans le monde de l’espionnage, on n’a rien pour rien. Les Marocains s’attendaient à un retour d’ascenseur – et sous une forme particulièrement problématique qui a failli faire échouer des décennies de travail pour construire l’alliance secrète entre Israël et le Maroc.En 1965, Oufkir et Dlimi ont demandé au chef du Mossad, Meir Amit, d’assassiner Mehdi Ben Barka, un leader charismatique de l’opposition marocaine et un adversaire acharné d’Hassan II. Amit a consulté le premier ministre Levi Eshkol ; il s’agissait clairement d’une demande inhabituelle : devenir les mercenaires du Maroc pour un assassinat politique intérieur.Eshkol a opposé son veto à la demande, mais a autorisé le Mossad à aider les Marocains à localiser Ben Barka. « J’ai été surpris de voir à quel point c’était facile pour nous », m’a dit Rafi Eitan, alors chef des opérations du Mossad en Europe, il y a plusieurs années (Eitan est mort en 2019).« Les Marocains nous ont dit que Ben Barka était à Genève. J’ai demandé à un de nos assistants et il a trouvé l’adresse dans un annuaire téléphonique local ». Des agents marocains, assistés par d’anciens agents de la police et de la sécurité françaises se faisant passer pour une équipe de production de film, ont attiré Ben Barka à la Brasserie Lipp à Paris et l’ont kidnappé en plein jour.Les deux plus proches contacts marocains du Mossad, Oufkir et Dlimi, ont personnellement interrogé et torturé à mort Ben Baraka. Il n’était pas clair s’ils avaient eu l’intention de le tuer. Dlimi a paniqué et s’est empressé de demander une autre faveur à Eitan : l’aider à se débarrasser du corps.Selon des rapports étrangers, Eitan a ouvert une carte, a indiqué la zone verte et boisée du Bois de Boulogne, la capitale française, leur a dit d’acheter un sac d’acide, d’y envelopper le corps et de l’y enterrer.Le corps de Ben Barka n’a jamais été retrouvé, mais l’assassinat a provoqué une tempête diplomatique et politique en France, au Maroc et en Israël.Le président français Charles de Gaulle a exigé des explications d’Israël, et a menacé de fermer la station du Mossad à Paris, alors son principal centre d’opérations européennes. En Israël, une commission d’enquête a été mise en place pour répondre à la question clé : qui a donné l’ordre de participer au complot. Le chef du Mossad Amit et le Premier ministre Eshkol ont expliqué qu’Israël n’était impliqué qu’indirectement dans le meurtre, mais le monde a refusé d’accepter leur histoire.Cette demande fatidique du Maroc allait servir de précédent à la façon dont le Mossad allait réagir lorsque de nombreux autres services de sécurité demandèrent de l’aide pour se débarrasser de leurs opposants politiques. Depuis la débâcle de Ben Barka, le Mossad a toujours rejeté ces demandes.Deux ans plus tard, Israël a remporté une victoire rapide lors de la guerre des six jours de 1967. Le prestige d’Israël s’est accru, ce qui a contribué à améliorer les relations avec le Maroc. Les surplus de guerre d’Israël – chars et artillerie de fabrication française – ont été vendus à l’armée marocaine.Mais ces relations n’ont pas empêché le roi Hassan II d’envoyer ses troupes pour aider l’effort de guerre égypto-syrien contre Israël en 1973. En représailles, le chef du Mossad, Yitzhak Hofi, a ordonné l’arrêt de la coopération avec le Maroc.La querelle n’a pas duré très longtemps. En 1977, le roi Hassan a été l’hôte des réunions secrètes entre le Mossad et l’Égypte qui ont ouvert la voie au discours historique de Sadate à la Knesset et au traité de paix signé entre Jérusalem et le Caire, le premier du genre entre Israël et le monde arabe.Les relations israélo-marocaines se sont rapidement remises sur les rails dans tous les domaines. Les équipements, conseillers et experts militaires israéliens ont enseigné à leurs homologues marocains les tactiques contre-insurrectionnelles pour combattre le Front Polisario, qui lutte pour l’indépendance du Sahara occidental, ancienne colonie espagnole annexée par le Maroc en 1976.À la suite du processus de paix entre Israël et l’OLP et des accords d’Oslo, et sur les traces d’autres États arabes et musulmans, le Maroc a ouvert une mission diplomatique de bas niveau à Tel-Aviv. Après la deuxième intifada, le roi Mohammed VI, qui avait entretemps hérité de la couronne de son défunt père Hassan, a ordonné la fermeture de la mission en 2000.Mais les liens informels sont toujours restés en place. On estime qu’un million d’Israéliens peuvent se prévaloir d’une ascendance marocaine, et que ces derniers et d’autres Israéliens sont autorisés à prendre l’avion et à voyager au Maroc depuis des années. Le commerce bilatéral est en constante augmentation. Les liens entre les deux pays en matière de renseignements et d’affaires militaires sont meilleurs que jamais.La récente annonce de la normalisation formalise et officialise ce qui a été une longue relation clandestine entre Israël et le Maroc, plantée et cultivée par le Mossad.Il s’agit d’un exemple classique de l’action du Mossad en tant que bras de l’ombre de la politique étrangère israélienne, et il ne serait pas surprenant que les relations avec d’autres États – comme Oman, l’Arabie Saoudite et l’Indonésie, où les services secrets israéliens ont également pris les devants, apparaissent également au grand jour, avec l’établissement de relations diplomatiques officielles.Source : Tlaxcala, 20 déc 2020 -
Le directeur du Mossad qualifie le Qatar de «véritable problème»
Le directeur du Mossad (le service de renseignement israélien) Meir Dagan a qualifié le Qatar de «véritable problème» et son émir de quelqu’un qui «irrite tout le monde», selon un câble diplomatique américain publié vendredi par WikiLeaks.
Il a tenu ces propos lors d’une rencontre, le 12 juillet, avec l’assistant du président Obama pour la sécurité intérieure et le contre-terrorisme, Francis Fragos Townsend, selon WikiLeaks.
L’émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, tente de jouer sur tous les tableaux – la Syrie, l’Iran, le Hamas – pour assurer sa sécurité et affirmer son indépendance, fait remarquer M. Dagan.
«Je pense sérieusement que vous devriez retirer votre base du Qatar», ajoute-t-il à propos de la base Aidid utilisée par les forces américaines.
El Watan, 4 déc 2010
Tags : Proche Orient, Qatar, Etats-Unis, Mossad, Wikileaks,
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Le Maroc et le Mossad (4 épisodes du Journal Hebdo)
Le Maroc et le Mossad
Dès le début des années 60, le Maroc et les services secrets israéliens ont tissé des liens. Ils débutèrent avec la question de l’exode des juifs marocains vers Israël pour s’étendre à une coopération plus étroite.
L´histoire des relations entre l’un des services secrets les plus emblématiques du monde, le Mossad israélien, et le royaume chérifien remonte aux premières années de l’indépendance du Maroc. A l’époque, Israël, polygone territorial façonné par les grandes puissances au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, recherche à tout prix des moyens de survivance dans un environnement arabe en ébullition et forcément hostile. L’Etat hébreu est conscient que son avenir dépend avant tout de sa démographie et de sa capacité à entretenir des relations stratégiques avec nombre de jeunes nations encore non-alignées. Le Maroc correspond aux desseins des sionistes.
Selon Agnès Bensimon, auteur du célèbre « Hassan II et les Juifs », c’est parce que les services secrets israéliens ont fourni des renseignements très précis quant à un complot visant à tuer le prince héritier en février 1960 que les relations entre le Maroc et Israël ont débuté. L’historien Yigal Bin-Nun dément une telle version des faits. Pour lui, c’est en 1963 que la coopération officielle entre les deux pays a commencé.
Quel intérêt pour Hassan II ?
Les Israéliens avaient contacté Emile Benhamou, un ami d’enfance de Mohamed Oufkir, afin qu’il les fasse entrer en contact avec le chef des services de sécurité marocains. Après plusieurs tentatives, la rencontre est finalement arrangée en février 1963 chez Benhamou lui-même, rue Victor Hugo à Paris, entre l’agent Yaakov Karoz et Oufkir. Les Marocains craignent qu’un membre de l’opposition ne se fasse passer pour un représentant du Palais pour acheter des armes. Le Mossad confirmera plus tard qu’il s’agissait d’une fausse alerte. Les relations entre le Maroc et Israël deviennent dès lors officielles. Hassan II craignait que son trône ne soit menacé par le panarabisme. Il faisait mine de sympathiser avec la vague nassérienne qui submergeait le monde arabe ; en réalité, il le faisait pour ne pas se laisser distancer par l’opposition. Selon Yigal Bin-Nun, le Roi a peut-être voulu se rapprocher d’Israël parce qu’il était attiré par ce qu’on appelait alors le « miracle israélien ». Beaucoup étaient fascinés par la capacité qu’avait eu ce jeune Etat à « fleurir le désert », selon l’expression consacrée. L’inexistence des relations israélo-arabes était propice à un rapprochement entre le Palais et les dirigeants israéliens, d’autant plus que Ben Gourion avait décidé d’opter pour la politique dite des Etats périphériques : il fallait développer une ceinture d’Etats lointains mais conciliants.
L’intrusion du Mossad au Maroc s’est faite par des voyages clandestins de nombreux agents du Mossad et de leur chef Isser Harel, entre 1958 et 1960. Le premier eut lieu le 1er septembre 1958. Si les autorités marocaines eurent vent de sa visite, elles n’en laissèrent rien paraître, préparant ainsi le terrain à “l’accord de compromis” conclu entre le Palais et Israël favorisant l’exode des Juifs marocains. Plus tard, les officiers Oufkir, Dlimi et bien d’autres se rendirent clandestinement en Israël et des politiques et militaires israéliens firent durant de longues années le chemin inverse.
Des liens ambivalents
Les archives nationales d’Israël regorgent de documents historiques qui retracent ces liens. Les Marocains auraient souvent demandé aux Israéliens de les renseigner sur les Etats arabes favorables à un renversement de la monarchie alaouite. Israël aurait aussi soutenu le Maroc dans sa “Guerre des Sables” avec l’Algérie en livrant des blindés . Des officiers de Tsahal et du Mossad ont formé et encadré la jeune armée royale et les services de sécurité dont le célèbre Cab-1, l’embryon de la DST. En retour, et malgré l’envoi de troupes au Golan jugé “anecdotique”, le Maroc n’a eu de cesse de normaliser l’existence de l’Etat hébreu auprès du monde arabe, en jouant par exemple un rôle capital dans l’accord de paix avec l’Egypte qui coûta la vie à Anouar Sadate ou encore d’ouvrir à Rabat et à Tel-Aviv des antennes diplomatiques. Plus récemment, Israël aurait continué à aider “technologiquement” le Maroc au Sahara, notamment dans la sécurisation du Sud par la construction du Mur de défense, ceinture modernisée de la fameuse ligne Barleev expérimentée dans le Sinaï ou diplomatiquement via le lobby pro-israélien aux Etats-Unis.
Hassan II, Descartes et l’Etat hébreu
La longue et tumultueuse histoire des relations entre Israël et le Maroc est marquée par une émigration progressive des Juifs marocains vers la « Terre promise ». Une émigration tolérée à la veille de la création de l’Etat d’Israël dans les années 48-49, clandestine à l’orée de l’indépendance marocaine et monnayée à partir de 1961 par le gouvernement marocain néo-indépendant. Un processus ayant pour corollaire les circonvolutions inhérentes à la politique interne marocaine et à l’analyse du phénomène par un homme, le défunt Roi Hassan II.
De 1956 à 1961, le gouvernement marocain est dans une logique de durcissement quant à la liberté de circulation de ses ressortissants israélites. Des mesures restrictives accompagnées de brimades administratives (fin des relations postales entre les Etats) inquiètent fortement les gouvernements israéliens à cette période. Si les exactions commises à l’encontre de la minorité juive sont rares, Israël est dans une logique de peuplement de ses territoires, une logique dans laquelle la communauté marocaine constitue un réservoir important. C’est dans ce climat tendu que le prince Moulay Hassan, Premier ministre de fait, accomplit une visite au Caire, où il y rencontre le raïs Gamel Abdel Nasser qui lui promet soutien et collaboration, un rapprochement qui agace fortement l’Etat hébreu. Imaginer des solutions pour exfiltrer les ressortissants juifs devient dès lors une priorité pour Israël, mais la voie diplomatique devait être maintenue coûte que coûte. C’est dans ce cadre que l’éditeur français René Julliard organisa le 2 décembre 1959 une rencontre entre le consul d’Israël à Paris, Mordekhay Shneurson, et l’ambassadeur marocain Abdellatif Benjelloun.
Une discussion tendue s’engagea entre les deux hommes et le consul israélien, dans une lettre adressée au directeur de cabinet de la ministre des Affaires étrangères, conclut de la manière suivante : « Cet entretien prouve qu’il n’y a aucun bénéfice dans nos tractations actuelles avec les Marocains. Tous nos efforts n’aboutissent à rien, il ne reste que l’action ». La solution politique s’éloignait, elle sera ravivée quatre mois plus tard par un canal inattendu. L’opposant marocain Mehdi Ben Barka prendra attache avec les Israéliens dans un contexte politique national extrêmement tendu. En mars 1960, Ben Barka assurera les Israéliens de sa défiance envers le régime de Nasser et de son admiration pour le modèle socialiste israélien. Il demandera un soutien moral et financier dans sa lutte contre le régime de Hassan II. Dès lors, les officiels israéliens demeureront quatre mois durant dans une logique dubitative. Fallait-il maintenir le contact avec un gouvernement marocain fermé aux discussions ou envisager une solution alternative mais plus risquée avec l’opposition au régime ? La réponse viendra du prince Moulay Hassan qui jeta les ponts à une ouverture progressive des frontières pour les ressortissants juifs marocains. Moulay Hassan exigea la discrétion absolue sur le sujet et rencontra à Rabat l’envoyé officieux du gouvernement israélien, le représentant du Congrès juif mondial Alexandre Easterman. Le prince eut alors l’analyse suivante, une analyse à deux niveaux qui permettra d’amorcer les modalités définitives d’un accord entre les deux parties. D’un côté, il craignait que si les portes de l’émigration s’ouvraient, les Juifs ne quitteraient en masse le pays et par conséquent un grave problème économique se déclenche. Même si un petit nombre seulement de Juifs quittait le Maroc, ils seraient rapidement imités par d’autres, ce qui risquait de provoquer « une force grégaire ». Mais le futur Roi contrebalança cet argument par une analyse pragmatique sur l’avenir de la communauté juive au Maroc : « soyons réalistes, l’expérience nous a appris que dans le processus de développement de pays venant d’accéder à l’indépendance, la classe défavorisée de la population, désenchantée par les difficultés, s’attaque d’abord aux étrangers, ensuite elle s’en prend aux minorités religieuses”(1). Avec cet argument, Moulay Hassan rejoignait les thèses alarmistes du Mossad sur la précarité à long terme de la communauté. Dès lors un accord dédommageant le pays de la perte d’une partie de ses forces vives, d’une élite productive mais qui aurait du mal à s’intégrer dans le Maroc indépendant, pouvait sérieusement être envisagé. Cette attitude permit au futur Roi de s’installer de manière pérenne dans un sillage moderniste. Analysant la position paternaliste de son père le roi Mohammed V à Easterman, le prince décrivit à froid son futur positionnement quant à la question israélienne : « Il ne pense pas comme vous et moi. Nous sommes des Occidentaux et lui, contrairement à nous, n’examine pas la question d’une manière cartésienne”. Une position confortable pour les deux parties. Pour Israël, elle permettait d’asseoir les relations avec un pays arabe éloigné du Proche-Orient et qui pourrait faire office d’intermédiation en cas de conflit (il en sera ainsi de même avec la Turquie et la Jordanie).Ben Barka était dans la même logique mais l’éviction quelques mois plus tard du gouvernement socialiste d’Abdallah Ibrahim et l’arrivée officiellement aux affaires du prince comme Premier ministre sonneront le glas d’une option qui avait très peu de chances d’aboutir.
Ben Barka et Israël
« Je sais qui a tué Ben Barka, je sais pourquoi et je sais où son corps se trouve aujourd’hui ». Yigal Bin-Nun dit ce qu’il veut bien dire de « l’affaire Ben Barka ». L’historien prépare un livre sur l’icône de la gauche marocaine et dit ne pas souhaiter voir ses révélations faire la Une des journaux sans véritable appareil argumentatif. Tout ce que l’on saura, c’est que Mehdi Ben Barka a été tué par erreur et que son corps repose quelque part en France. Que la fameuse histoire de la cuve est fausse et que le livre de Boukhari est un tissu de boniments. Qu’il n’y a rien sous la mosquée de Courcouronnes. Que Mohamed Oufkir n’a probablement rien à voir avec l’enlèvement et l’assassinat et que le seul nom récurrent est celui de Dlimi. Que tout a été organisé par Miloud Ettounsi, alias « Chtouki »…
Bien plus que « saheb lihoud »
Mais ce n’est pas tout. Yigal Bin-Nun veut bien donner quelques détails sur un autre sujet explosif : les relations de Mehdi Ben Barka avec Israël et le Mossad. Il affirme que Ben Barka était bien plus que « Saheb Lihoud » ; il aurait eu des contacts presque quotidiens avec le Mossad, notamment avec le numéro 2, Yaakov Karoz. Des relations idylliques qui commencèrent à se ternir lorsque Ben Barka parla ouvertement de prendre le pouvoir au Maroc et demanda non seulement de l’argent, mais aussi des armes à Israël. De là date la rupture supposée entre le Mossad et lui, qui explique les propos véhéments contre la présence d’Israël dans les pays d’Afrique et d’Asie lors d’un discours qu’il a tenu au Caire en 1963. Mehdi Ben Barka, tel que le décrit Yigal Bin-Nun, était également attiré par le modèle de développement israélien. Il aurait demandé à ses interlocuteurs du Mossad des livres pour apprendre l’hébreu ainsi que des manuels concernant le développement rural et agricole en Israël afin de s’en inspirer au Maroc. Le chercheur israélien s’est basé sur des témoignages d’acteurs de l’époque toujours en vie, mais aussi et surtout sur les archives déclassifiées de l’Etat hébreu. La relation de Mehdi Ben Barka avec Israël, daterait de mars 1960. Deux documents des comptes rendus classés aux archives nationales du ministère israélien des Affaires étrangères Israélien, dont l’auteur est André Chouraqui, dirigeant de l’Agence juive, rapportent le contenu des rencontres entre ce même André Chouraqui et Mehdi Ben Barka à Paris en Mars 1960. Le contexte politique marocain est pour le moins tendu. Le gouvernement Abdallah Ibrahim et Mehdi Ben Barka sont en conflit ouvert avec le prince héritier Moulay Hassan. Dans l’un des comptes rendus, Chouraqui écrit : « Au cours de son voyage en Orient, le sultan a mis Ibrahim à l’écart des conversations avec Nasser et les autres souverains du Proche-Orient ».
Le Sultan est revenu transformé au moins sur ce point. Il sait qu’on peut gouverner un Etat seul et « au besoin » en mettant en prison des milliers de personnes. Ibrahim, par contre, a vu que la politique arabe dont il était l’instigateur n’est plus payante et qu’elle se retourne actuellement contre lui ; d’où, pour lui et ses amis, la nécessité de trouver de nouvelles alliance. Il les cherche alors du côté de l’Occident, des juifs et des forces de gauche.
« Selon ce document, Mehdi Ben Barka affirmait à ses interlocuteurs que le gouvernement Ibrahim avait pris position pour le général Kassem, président de l’Irak dans le conflit qui l’opposait à Gamal Abdenasser au sein de la Ligue Arabe. Mehdi Ben Barka aurait dit lors de ces rencontres que le mouvement qu’il représentait avait fait le choix de la démocratie que pouvait représenter le général Kassem et les pays africains qui se démocratisaient, plutôt que de suivre le modèle nassérien anti-démocratique.
Rencontres soutenues
D’après le document, Ben Barka aurait proposé une solution pratique à un problème qui embarrasse Israël et la communauté juive marocaine : la rupture des rapports postaux entre Israël et le Maroc. Résultat de l’adhésion du Maroc à la Ligue Arabe, cette rupture avait suscité la mobilisation des organisations juives. Un intense travail de lobbying avait été effectué.
Pourquoi le leader du progressisme marocain fait-il autant d’efforts vis-à-vis des lobbies pro-israélien et d’Israël lui-même ? Dans ce fameux document, André Chouraqui écrit : « La deuxième chose qui résulte de ce premier entretien avec Ben Barka est que celui-ci a, avec empressement, accepté l’invitation de visiter Israël. Si cela se réalise, cela aura des conséquences lointaines non négligeables. Ben Barka, en s’ouvrant à nous, attend de nous un appui moral auprès des Juifs marocains et, très probablement aussi, un appui matériel s’il entre en guerre ouverte contre la monarchie. Il aura besoin d’argent et d’armes. Il m’a laissé entendre cela d’une manière assez claire ». Selon les archives israéliennes, André Chouraqui organisera, le 26 mars 1960 à Paris, une rencontre entre Mehdi Ben Barka et Yacoov Karoz , numéro deux du Mossad. Yigal Bin-Nun produit à l’appui de sa thèse un autre document d’archives provenant du Congrès mondial Juif (CMJ). Il s’agit là aussi d’un compte rendu d’une rencontre entre Mehdi Ben Barka et Alexandre Easterman du CJM, à Paris le mardi 5 avril 1960. Selon ce document, c’est à la demande du leader marocain que la rencontre eut lieu. Easterman y rapporte l’argumentaire déployé par Ben Barka pour s’assurer l’aide du CJM dans son combat contre le pouvoir réactionnaire représenté par la monarchie marocaine. Ben Barka aurait évoqué une fois encore, l’opposition de son mouvement à la politique anti-démocratique de Nasser, et le soutien dont il jouit auprès de nombreux pays africains. Alexandre Easterman écrit avoir questionné Ben Barka sur la rupture des rapports postaux entre le Maroc et Israël, le refus de permettre de délivrer des passeports aux Juifs marocains pour leur permettre d’émigrer en Israël et le refus d’Abdallah Ibrahim de le recevoir quand il s’était rendu au Maroc. Ben Barka aurait évoqué là aussi les forces réactionnaires qui rendent toute politique d’ouverture impossible vis-à-vis d’Israël. Il aurait promis à son interlocuteur qu’il s’arrangerait pour que Abdallah Ibrahim le rencontre lors de sa prochaine visite au Maroc.
Selon ce compte rendu, Mehdi Ben Barka a réitéré sa demande d’assistance. « Il (Mehdi Ben Barka) espérait que le CJM allait se joindre aux autres éléments libéraux pour soutenir son groupe par tous les moyens, et que c’était dans l’intérêt des Juifs que le Congrès devait le faire. Je lui ai demandé ce qu’il entendait par soutien, et il a répondu : ”Soutien moral et matériel”. Il n’a pas précisé ce qu’il entendait par là et je ne lui ai pas demandé », rapporte Easterman dans ce document. En conclusion, le dirigeant écrit très cyniquement : « J’ai appris à Paris que Ben Barka avait rencontré nombre de personnes et de délégations juives durant ces dernières semaines. Il apparaît donc qu’il ne m’a pas accordé un privilège spécial en me rencontrant si ce n’est le fait de s’être déplacé chez moi plutôt que le contraire. » Et d’ajouter : « La nouvelle, et sans précédente sollicitude de Ben Barka à l’égard des Juifs, montre indubitablement sa volonté de nous rassurer, à la lumière de ce qui s’est récemment passé au Maroc. Ses promesses de tout arranger signale son souhait d’obtenir un soutien juif, quel que soit le sens qu’il donne au mot soutien. D’un autre côté, tout ceci suggère que sa position est bien plus faible qu’il ne veut nous le laisser croire. »
« Affirmations gratuites »
« Tout cela est ridicule. Ce sont des affirmations gratuites qui ne se fondent sur aucune analyse historique ou sociale correcte. Tous ceux qui connaissaient Mehdi Ben Barka savent que c’est faux. Il a été l’un des premiers à ériger le problème palestinien en problème national. Nous n’accordons aucun crédit à ces élucubrations ». Béchir Ben Barka n’a pas de mots assez durs pour qualifier les affirmations de Yigal Bin-Nun. Même réaction chez Brahim Ouchelh, l’ancien adjoint du Fkih Basri, qui refuse catégoriquement l’éventualité d’une telle relation entre Mehdi Ben Barka et les Israéliens.
“Hoche”, l’agent du réseau de la Misgeret
« Faire partir les gens ». C’est avec sobriété qu’il décrit l’émigration clandestine des juifs du Maroc vers Israël. Il ne semble pas prendre la mesure de ce qui s’est passé, ni en évaluer l’importance. Il souhaite pourtant garder l’anonymat : une peur, ou plutôt une prudence héritées des années où il a travaillé comme agent actif de la branche du Mossad qui s’occupait de « l’évacuation ». Il accepte qu’on l’appelle « Hoche », l’un des nombreux noms de code qu’il a dû porter à cette époque.
Hoche est né à Fès en 1932. Fils d’un militaire français (« nous, on n’est pas des Français du décret Crémieux ») et d’une mère marocaine, il fait son service militaire pour « voir du pays ». De retour au Maroc après être passé par l’Indochine, l’Egypte et le Liban, il est recruté, par l’intermédiaire de l’un de ses amis, pour faire partie du Mossad et aider à évacuer les juifs du Maroc vers Israël. « Je devais garder le secret absolu. On devait jurer sur la Torah qu’on ne dévoilerait rien de nos activités ; c’était un véritable rituel, une cérémonie où l’on ne voyait pas le colonel de l’armée israélienne qui supervisait tout ça ». En 1955, il est envoyé un mois et demi en Israël pour participer à un stage de formation collectif. « On nous a mis dans des camps isolés et clandestins, dont personne ne connaissait l’existence. On nous apprenait à nous battre et à nous défendre, à mener les opérations sans jamais nous faire repérer par la police. Nous étions une cinquantaine en tout et nous ne devions pas nous parler, ni connaître nos vrais noms ». Il se souvient que Moshé Dayan et Isser Harel sont venus les voir pour leur parler et les encourager. De retour au Maroc, il est affecté à « l’Etat-major », à Casablanca, dont les réunions se déroulent dans un appartement de l’immeuble Liberté.
C’est là qu’il reçoit les premiers ordres : superviser les opérations d’évacuation toutes les deux semaines environ, sans intervenir lui-même, sauf en cas de problème. « Nous arrivions la nuit sur une plage isolée. Nous attendions que le bateau nous envoie des signaux lumineux pour lui renvoyer un message codé. Les gens qui voulaient partir venaient de partout, de Marrakech, d’Essaouira. On en a fait des choses… ». Mais l’événement dont il est le plus fier s’est déroulé une nuit où il a utilisé sa voiture personnelle et a refusé de la faire entrer trop avant vers la plage, de crainte que quelqu’un ne note le numéro de sa plaque d’immatriculation et ne découvre son identité. Cette nuit-là, le reste des voitures des agents du Mossad a été encerclé par des Marocains -« les Arabes », comme les appelle Hoche-qui avaient observé le va-et-vient des bateaux et des véhicules et qui pensaient qu’il s’agissait de contrebandiers. Ils avaient donc bloqué la sortie en l’obstruant à l’aide de gros rochers. Il se trouve que cette nuit est celle qu’a choisie Isser Harel, le chef du Mossad en Israël, pour voir comment se passait l’émigration clandestine au Maroc. Sans la voiture de Hoche à l’extérieur, Harel était découvert. Hoche et le chef du Mossad se sont donc faufilés jusqu’au véhicule et ont réussi à se diriger vers l’aéroport où Harel est parti pour la France, puis pour Israël.
Mais après le démantèlement du réseau de la Misgeret, Hoche décide de s’installer en Israël après un séjour de quelques mois en France. Il effectue un stage au ministère de la Défense israélien pendant deux ans mais est très vite confronté à la réalité de la société israélienne de l’époque : « J’étais suivi par une Polonaise, alors, moi évidemment, qui venais du Maroc… Aujourd’hui, il paraît que ça a changé. Mais je peux vous dire que pour les juifs d’Afrique du Nord, ce n’était pas facile. Un jour, on m’a même dit « Ici, on n’aime pas les Noirs ». C’est comme ça qu’ils appelaient les sépharades ». Hoche perd l’illusions d’une vie paisible en Israël et s’installe en France. Aujourd’hui, il nie avoir agi pour l’unique intérêt d’Israël : « On m’accuse d’avoir fait tout cela contre le Maroc ; mais à l’époque, on croyait vraiment qu’il était urgent de faire partir les gens parce qu’on craignait un danger futur ».
(1) rapport d’Alexandre Easterman. Archives sionistes centrales Jérusalem Z6/1763
Source : Le Journal Hebdomadaire, juillet 2005
Tags : Maroc, Mossad, espionnage, juifs, Israël, lobby juif, lobby sioniste,
